www.val-macraigne.fr
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Bonne soirée à vous. Terminé.

(à lire uniquement sur place)

Genre : drame 

 

Synopsis : Une journée dans la vie de Dennis Maryonn, douanier en chef dans un port français. Quand la routine se transforme en cauchemar.

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Ceci est un chapitre de mon troisième roman, que j'ai supprimé pour diverses raisons. N'ayant pas le coeur à jeter des heures de travail aux oubliettes, et vu qu'il se suffit à lui-même, je le mets ici en ligne. 

 

Il peut rester des petites choses à corriger, sur le fond et la forme. Si tel est le cas je m'en excuse :)

 

En vous souhaitant un bon moment de lecture.

 

__________________

1.

 

Les bottes du douanier en chef résonnaient dans les coursives du navire comme si elles s’aimantaient sur le sol à chacun de ses pas. Cela tenait davantage à son allure déterminée, qu’à d’improbables aimants collés à ses semelles, mais du point de vue des agents Greg Renaud et Lisa Samson-Dumaine qui le suivaient en ordre de marche jusqu’à destination, l’impression en jetait du tonnerre. 
À l’aube de son quarantième anniversaire, Dennis Maryonn avait non seulement la gueule de l’emploi, mais aussi le physique d’un homme qui ne s’était jamais laissé aller. Il ne régnait pas par la taille (un mètre soixante-dix) mais par la robustesse émanant naturellement de sa silhouette. Ses mains puissantes, ses veines saillantes, sa mâchoire légèrement avancée, et son regard profond, assombri par d’épais sourcils, ne le rendaient pas forcément très avenant, mais derrière les apparences se cachait un homme tout à fait normal et équilibré, un mari et un père aimant. 
Il était de ceux qu’il fallait connaître pour apprécier. Comme un plat de sauterelles grillées.   
Dans leurs uniformes noirs et rouges de la Douane Fédérale Européenne, leurs gilets et cuissardes pare-balles, coiffés de leurs casquettes et armés de leurs pistolets, à décharge électrique pour l’un, à flèches pour l’autre, les douaniers étaient eux-mêmes précédés du capitaine du navire, qui les conduisait jusqu’à la pièce où s’était retranché un des membres de l’équipage. 
« Follow me. Follow me », répétait le bonhomme avec un fort accent serbe. 
Ils croisèrent le long des coursives étroites des armoires à glaces sur pattes : montagnes de muscles tatoués surmontées de visages graves. 
« Just here, annonça finalement le capitaine en se postant devant la porte d’un local technique.
– Depuis combien de temps ils sont là-dedans ? How many time ? demanda Maryonn en pointant la porte étanche du doigt. 
– Six hours, chief.
– About his hostage. Ivko, right ?
– Ivko, yes.
– Does he speak french ?
– No. But a little english, chief.
– Ok, thank you, captain. »
Maryonn tambourina du poing à la porte et usa de sa grosse voix pour se faire entendre malgré l’insonorisation. 
« Marco ! Douane Fédérale ! Vous avez demandé à être escorté jusqu’au poste de sécurité.
– Vous êtes combien ? »
Maryonn se tourna vers ses deux agents. Amplement suffisant. Sauf que la vingtaine de grizzlys qui leur avait composé une haie d’honneur à l’aller, n’allait pas être facile à disperser en vue du retour. 
« Cinq », répondit-il avec un aplomb formidable, sous le regard poliment désapprobateur de Lisa Samson-Dumaine. 
Il l’entendit protester sans qu’elle ait besoin d’ouvrir la bouche : et si Marco, le preneur d’otage, voyait qu’ils n’étaient que trois à s’être déplacés ? Et s’il demandait à parler à chacun d’entre eux ? Et si ? Et si ? Et si elle pouvait être un peu moins chieuse, aujourd’hui ? Il lui sourit non moins poliment, pour la provoquer plus que pour la rassurer. 
« Ivko ! exigea-t-il en se détournant d’elle. Je veux lui parler. »
Ils attendirent tous avec appréhension. Puis la voix de Marco franchit l’insonorisation avec impatience, signe qu’il se répétait pour la deux ou troisième fois :
« Od !
– Ja Ivko ! Dobro Sam ! » s’écria alors une nouvelle voix. 
Maryonn pivota vers le Capitaine. 
« He’s well », traduisit celui-ci. 
L’otage allait bien. Parfait. Sauf que l’atmosphère était tendue, aussi bien du côté du Corse, enfermé depuis six heures dans ce local avec son otage, que du côté des vingt types à l’extérieur, animés des pires intentions à son égard. 
« Ces gars doivent partir, dit Maryonn à nouveau à l’adresse du Capitaine. These guys must leave. Now. »
Le Serbe jeta un œil en direction de la coursive, par-dessus les épaules des douaniers. Pire qu’une rame de métro à l’heure de pointe. Du temps où les métros roulaient encore. Tous les membres de son équipage s’étaient entassés là, écumant de rage à l’encontre du Corse, qui avant de prendre l’un des leurs en otage, avait complètement refait le portrait d’un des cuistots. Soi-disant pour une histoire de jeu, dont Maryonn ne voulait même pas entendre parler. Tout ce qui lui importait, c’était de sortir le Corse de son propre piège, et qu’aucun autre blessé, à commencer par l’otage, ne soit à déplorer ce soir.
« Lock’em all, confirma Maryonn au dompteur d’ours récalcitrant. Ou je fais un carton. Comment on dit ça en anglais ? glissa-t-il à Greg.
– Please, tempéra ce dernier, directement auprès du Capitaine. It would be very helpful. 
– Ils sont encore là ?! Ils vont me tuer ! beugla le Corse par-dessus la mêlée, qui sans doute avait collé son oreille contre le métal pour tenter d’entendre ce qui se tramait de l’autre côté. 
– Je m’en occupe, Marco ! Laissez-moi une minute ! le coupa Maryonn avec autorité, avant d’expliquer au Capitaine que son navire ne se trouvait plus en haute mer, mais sous la juridiction de la DFE. La Douane Fédérale Européenne. Terminée la déconnade.  
« You, your ship, and your men, are under my command, conclut-il. Are we all right ?
Le Capitaine n’était pas sans le savoir, mais le ton employé par le chef des douaniers le décida à bouger :  
« Go ! ordonna-t-il à ses hommes en faisant de grands gestes de balayage. Go ! Sada ! »
Greg et SAmson-Dumaine se tassèrent sur eux-mêmes quand il se fraya un passage entre eux, en continuant de beugler et de brasser l’air. 
« Greg. Assure-toi qu’il les consigne tous quelque part en attendant qu’on évacue ce crétin, ordonna Maryonn à voix basse. 
– À vos ordres, chef. »
Greg emboita le pas du Capitaine, lui parla en anglais entre deux ordres en serbe, se mettant d’accord avec lui pour regrouper tous les membres de l’équipage sur le pont supérieur, jusqu’à la libération d’Ivko et l’extraction du Corse. 
« Marco ? reprit Maryonn une fois l’attroupement dissipé.
– Vous les avez fait partir ?
– Ils s’en vont.
– Vous êtes sûr ?
– Absolument. Trois de mes hommes sont avec eux, avec l’ordre de tirer à vue sur le premier qui bouge.
– Vrai ?
– Faites-moi confiance, Marco. Allez. Ouvrez cette porte doucement, et faites glisser votre arme à l’extérieur.
– Attendez… Je laisse sortir Ivko !
– Votre arme d’abord. »
Lisa fit un pas vers la porte. Mais tout comme son supérieur, elle n’entendit rien d’autre que les silencieux rouages de la réflexion se mettre en mouvement dans la tête du Corse. 
« Il est en train de peser le pour et le contre », lui expliqua Maryonn.
Elle lui adressa un regard indéchiffrable. Son regard de tous les jours, entre lassitude, agacement et mépris. 
« Vous avez déjà fait ça ? Négocier avec un preneur d’otage ? chuchota-t-elle. 
– À votre avis ? rétorqua-t-il, tout bas lui aussi.
Elle fronça les sourcils. À son avis ? Elle n’en avait pas la moindre idée. Tout ce qu’elle voyait, c’était qu’il affichait une belle assurance, mais qu’en réalité, il y allait à l’improvisation. La vie de deux hommes, sans compter les leurs, étaient en jeu. Savait-il vraiment ce qu’il faisait ? 
« Je le mets en confiance, je le rassure, reprit alors Maryonn. Je lui fais comprendre que c’est moi qui contrôle la situation, mais que s’il joue au con, j’hésiterai pas à lui envoyer l’artillerie.
– Quelle artillerie ? Deux fantassins ne font pas une armée.
– Je généralise, Élisabeth. Toutes les situations sont différentes, il faut savoir improviser. »
Exactement ce qu’elle craignait. Elle ouvrit la bouche pour lui faire part de ses réserves, concernant ses petits arrangements par rapport à la méthode, officielle et éprouvée, enseignée à l’académie, mais un bruit de loquet métallique mit fin à leur débat. Ils firent chacun un pas en arrière, leurs pistolets bien en main, prêts à s’en servir. Au sol apparu le canon, puis lentement la crosse d’une arme à feu à barillet. Une pièce de musée, entre parenthèses, que le Corse envoya du bout du pied au milieu de la coursive. Élisa s’en empara, la neutralisa et la coinça à l’arrière de son pantalon.
La porte étant entrouverte, Maryonn baissa d’un ton avec soulagement :
« La première chose que je veux voir maintenant, ce sont vos mains, compris ? »
Au terme d’une nouvelle minute de réflexion, et un rapide échange en serbe, deux grandes mains ouvertes comme des étoiles de mer se faufilèrent dans l’entrebâillement.
Malgré le jaune blafard qui tenait lieu d’éclairage dans la coursive, les douaniers identifièrent rapidement les tâches sur les doigts et le dos de ses mains comme étant du sang séché. Le sang du cuistot, probablement. 
Tenant son arme d’une main, Maryonn attrapa la poignée et ouvrit la porte calmement. 
« Avancez. Tournez-vous contre le mur. »
Le Corse, la quarantaine, torse nu, couvert de tatouages, de sueur et de crasse, laissa Lisa lui passer les menottes et le fouiller. Elle ne trouva sur lui que le téléphone cellulaire dont il s’était servi pour contacter les autorités à terre. Maryonn tendit la tête à l’intérieur du local :
« Ivko ?
– Da.
– Are you ok ?
– Yes, mister. Ok. Everything ok. »
Le Serbe, un gamin d’une vingtaine d’années, aux cheveux ras, vêtu d’un bleu de travail dont il avait tombé le haut et noué les manches autour de sa taille, s’avança. Pas une égratignure. Maryonn lui fit signe de les précéder vers la sortie, le bousculant un peu pour abréger les insultes exotiques qu’il se mit à envoyer au preneur d’otage, enfin désarmé et menotté.
La procession parcourut prudemment les coursives du navire, jusqu’au quai, le jeune Serbe en tête, suivi de Maryonn, puis du Corse et de Lisa qui fermait la marche, attentive à leurs arrières.  

Greg, informé par radio de l’avancée de l’opération, éprouva un certain soulagement en apprenant que le quatuor avait mis pied à terre sans encombre. Il ne lui restait plus qu’à signifier au Capitaine qu’il était attendu dès que possible au poste de commandement de la Douane pour les besoins de l’enquête. Le Corse avait fait en sorte que cette histoire ne se règle pas en interne, il ne tenait qu’à tout ce petit monde de ne pas s’éterniser inutilement dans ce port. 

 


2.

 

Maryonn sortit du poste de sécurité des heures plus tard, se faisait happé par une nuit obscure et brouillée. Un début d’énervement, dû à l’impatience, avait commencé à sourdre en lui à la lecture du rapport préliminaire de Samson-Dumaine. Il l’avait convoquée dans son bureau histoire de faire preuve d’un peu de pédagogie, mais elle avait mis tant d’acharnement à faire valoir ses arguments qu’il avait dû la recadrer sans emphase. Il était entré en fonction avant qu’elle souffle sa première bougie. Il avait vérifié. Ça faisait peut-être de lui un vieux de la vieille, un dinosaure des Douanes (merde, à quarante balais, un dinosaure) mais admettons ; et elle représentait peut-être l’avenir des forces vives du pays, et du continent, mais depuis quand un cartable rempli de notes avec mention aux exams prévalaient sur l’expérience de terrain ? 

Depuis quand ? Pas de réponse. Il avait le soutien de la hiérarchie. Pas la peine de passer directement par eux. Parce que vous savez quoi ? Elle ne savait pas. 
« Ils vous attendent au tournant. Pourquoi vous avez été mutée dans ce port, à votre avis ? 
– Les nouvelles recrues peuvent être déplacées trois ou quatre fois lors de leurs premières années de form…
– Je ne suis pas censé vous le dire, mais je vais vous le dire quand même, coupa-t-il.
– Me dire quoi ?
– Ce qu’un de mes amis instructeur à l’Académie et un collègue de Toulon m’ont fait savoir quand je me suis renseigné sur vos états de service : vous pouvez vous carrer vos commentaires grincheux et votre zèle de pimbêche dans le fondement, avec tout le respect que je vous dois, bien sûr. Je ne fais que les citer.
– … Qui, exactement ?
– Si vous avez atterri dans ce port, en particulier sous mes ordres, ça n’a rien à voir avec votre demande de rapprochement géographique avec votre famille. Peu importe, qui. On m’a confié la mission de vous mettre un peu de plomb dans la tête. Demandez-vous plutôt pourquoi. »
Elle s’était refermée comme une huître, bouche comprise. Il avait savouré l’instant en lui-même. Non pas qu’il avait apprécié le fait d’écraser la bestiole, mais celui de ne plus l’entendre bourdonner et se cogner obstinément contre les carreaux. 
L’abcès crevé, elle avait pu disposer.

Il passa sans s’arrêter devant la rangée de vélos électriques réservés au personnel de la Douane, préférant comme à son habitude effectuer sa dernière ronde à pieds. Lampe torche chargée à 61%. Largement suffisant pour le parcours qu’il avait prévu ce soir. Arme, radio, menottes à portée de main, il laissait derrière lui une nouvelle recrue atteinte de sinistrose aigue, mais recadrée, un Corse en garde à vue, un cuistot à la morgue, un serbe à l’infirmerie, et tout un équipage à la disposition de la police fédérale. Une journée typiquement merdique, que l’air frais de la nuit et un kilomètre et demi de marche allait contribuer à balayer d’un souffle revigorant. 
À moins qu’il ne surprenne une dispute, une bagarre, ou un malfaiteur quelconque en cours de route. Il préférait ne pas y penser pour le moment. Vivre à fond chaque minute de son existence présente, sans se soucier ni des précédentes, ni des suivantes, ça avait du bon, de temps en temps.   
Rien à signaler du côté des portiques, par lesquels passaient tous les containers destinés au fret ferroviaire. Si ce n’est un chef d’équipe, le grand Robert, qui vint à sa hauteur, en ralentissant l’allure, dégingandé sur son vélo, comme s’il était en balade le long d’un canal, par une belle après-midi printanière. 
« Salut Dennis. Paraît que ça a chié des pendules, aujourd’hui ?
– Toujours aussi poète, mon petit Robert, lui fit remarquer Maryonn. Et de ton côté ?
– Bah. On a débordé pour décharger nos trente boites du serbe, ça a gueulé un peu, mais tout était en règle nom de Dieu ! »
Il fit un écart spectaculaire, déstabilisé par sa lenteur forcée, manquant de peu s’étaler sur la paire de rails qu’il longeait. 
« Mazette… souffla-t-il, de retour dans le droit chemin. Et donc ? C’est arrangé, avec la petite ?
– Quelle petite ?
– Samson. »
Maryonn s’en étonna :
« D’où tu tiens ça ? 
– J’ai fait placer ton bureau sur écoute, la semaine dernière, lui avoua le poète, pince-sans-rire.
– Tu devrais tout savoir, alors.
– Ouais ! Pas faux ! Allez, puisque c’est ça : j’y retourne. »
Il accéléra, faussement contrarié de n’avoir obtenu aucune réponse du douanier, le contourna en effectuant un large demi-cercle, puis s’en retourna vers les portiques après avoir donné trois petits coups de sonnette. 
« À la revoyure, vieux gougeât ! 
– Sois prudent ! » lui lança Maryonn, le regardant s’éloigner de sa belle allure démantibulée.

Sereinement, il pénétra plus loin dans une large allée, entre deux rangées de containers empilés. Les spots disposés de part et d’autres des avenues offraient une visibilité correcte, sans pour autant couvrir les espaces entre les empilements. Il balada donc sa lampe torche dans les angles morts, l’oreille tendue.  
Un terminal truck roulant à vide lui apparut brièvement, à son passage deux carrefours plus loin.  
Peut-être un jour se souviendrait-il de la quiétude de cet instant, pendant que se préparait à son insu, au même moment, le grand désastre. 
Une voix lui parvint depuis son transmetteur radio, accroché à la poche avant gauche de sa veste.
« La voie est libre, chef Maryonn. Aucun problème à signaler jusqu’à la tour ! »
Il dirigea le faisceau de sa lampe torche vers le triangle de lumière stationné vingt mètres au-dessus de lui, et pressa la touche de communication : 
« Pas de loup-garou ? De clown-tueur, vous êtes sûre ?
– Archi-sûre !
– Merci, Audrey. » 
Son soulagement exagéré fit rire la jeune femme de la Surveillance, qui pilotait le drone depuis la tour de contrôle. L’appareil effectua un demi-tour sur lui-même et s’éloigna en prenant de l’altitude. 
« Il est 21h59, annonça-t-elle ensuite. Relève effective dans trois, deux, un… Je passe la main ! »
Un crépitement plus tard, une voix masculine enchaîna :
« Chef Maryonn, ici Ferric. Paraît que vous ne vous êtes pas ennuyé, à la Sécu ?
– Je viens de terminer mon rapport. Vous pouvez toujours le consulter, Ferric, ça vous occupera un moment.
– C’est gentil de penser à moi.  
– Faut bien que quelqu’un le fasse, mon petit. Amusez-vous bien. Terminé.
– Merci, chef. Bonne soirée à vous. Terminé. »
Maryonn coupa la radio. 
Il prit tout droit au carrefour, puis à droite au bout de la dernière rangée de containers. La tour s’éleva dans son champ de vision, éclairée depuis le bas par de puissants faisceaux de lumière blanche. Il éteignit sa lampe torche, longea les grilles qui séparaient la zone de stockage des containers des hangars d’entretien, et suivit un alignement de lampadaires jusqu’au bâtiment de plain-pied attenant à la tour. Il posa sa main sur le scanner à l’entrée, activant le déverrouillage automatiquement la porte. 
Il déposa dans son vestiaire son arme, sa radio et son uniforme, qu’il troqua contre un pantalon en jean usé, un t-shirt et un blouson en cuir diversement teinté de marron. Il posa ses pieds l’un après l’autre sur le banc pour lacer ses bottes, puis se retourna face à la porte ouverte de son casier. 
Il resta devant un moment, songeant à son statut de douanier en chef. À ses états de service, son parcours professionnel exemplaire, rangés, pliés là avec son uniforme. 
De nouveau en civil, il se préparait à affronter les tourments de sa vie privée. Il ne pensait pas être un mauvais père. Il aimait ses filles plus que tout, et elles l’aimaient, c’était certain. Mais comment un mari trompé pouvait-il prétendre être un bon mari ? Il aimait sa femme, il l’avait toujours aimé. Mais il ne pouvait pas la récupérer, comme il avait récupéré l’otage serbe sain et sauf, aujourd’hui. Il ne pouvait pas la forcer à l’aimer à nouveau, comme au premier jour, il n’avait pas les armes pour ça.  
Il respira profondément. L’embrasser, lui demander comment s’était passé sa journée. Croire que tout pouvait redevenir comme avant. Jusqu’à la phrase de trop, le geste manqué. La petite attention mal interprétée. La dispute, le silence. Elle n’était même pas fichue de lui expliquer ce qu’elle lui reprochait.  
Combien de temps, encore, avant de tourner enfin la page ? 
Il claqua la porte de son casier, la verrouilla et se dirigea vers la sortie. La fermeture sécurisée du bâtiment émit un bruit de soufflet derrière lui.  
Sa veste turquoise sur le bras et son écharpe bleue autour du cou, Audrey accourut à sa rencontre. 
« Dennis, je suis vraiment ennuyée ! »
Il eut à peine le temps de s’étonner qu’elle s’expliqua : 
« J’étais en retard cet après-midi, et je pensais brancher ma Sundy après avoir pointé, mais il y a eu une bagarre, ensuite un accident au dégazage, et ça m’est complètement sorti de l’esprit ! Elle est à plat. Quelle andouille je fais ! » 
De là où il se trouvait, il repéra la Sundy :   
« Vous devriez la mettre en charge.
– Euh… Oui, j’allais le faire ! »
Elle se précipita afin de joindre la parole aux actes. 
Désemparée, elle commença à faire les cent pas près de la Sundy, lui mettant un petit coup de pied dans le pneu au passage. Comme si c’était sa faute. Maryonn monta dans sa voiture. Il ne croyait pas ce qu’il voyait. Pensait-elle vraiment qu’il allait se contenter de ce conseil, d’une consternante évidence, et qu’elle devait supporter seule les conséquences de son étourderie ?   
Il démarra et lentement, se dirigea vers la sortie. S’arrêtant à hauteur de la Sundy, il baissa la vitre côté passager et se pencha :
« Audrey ?
– Oui ?
– Montez.
– Je suis désolée…
– Vous êtes bien la seule. »
Elle jeta un regard à sa petite voiture électrique, acceptant bien volontiers la proposition de Maryonn. Ils bouclèrent leurs ceintures dans un geste parfaitement synchronisé. 
Audrey Charles, vingt-quatre ans, petite blonde menue portant lunettes et boucles d’oreilles fantaisie, posa ses mains sur ses genoux et le remercia, décidément affligée de s’être montrée si étourdie. 
« Vous habitez toujours de l’autre côté du pont Arsène Granger ?
– Toujours, oui… Ça vous fait faire un détour, j’suis... » balbutia-t-elle avant de s’interrompre.
Désolée, pour la seconde fois. Ils s’échangèrent un regard entendu. Inutile de dramatiser cette situation. Il savait qu’elle avait une fâcheuse tendance à l’admirer, et qu’en sa présence, sans l’intermédiaire d’une radio ou d’un drone pour se parler ou se voir, elle le trouvait dix fois plus intimidant qu’il ne l’était en réalité. 
« Rien de grave, au dégazage ?
– Non ! Un des détecteurs de fuite s’est emballé. La procédure de sécurité a été activée, ça a pris un peu de temps pour tout remettre sur les rails. Il y a eu quelques petites tensions, rien de méchant. Un blessé léger dans la bagarre. Berland, vous le connaissez ? Il s’est pris un coup de latte dans les parties, le pauvre. Xav’ a plaidé coupable, il risque une mise à pied de trois jours. »
Il l’écouta raconter sa folle journée à la Surveillance. Ils discutèrent un peu de l’intervention sur le navire serbe, de cette chieuse de Lisa Samson-Dumaine, et de la pleine lune, qui rendait les gens un peu plus agressifs qu’à l’ordinaire, jusqu’à ce que Maryonn revienne un peu en arrière :
« Vous avez vraiment cru que j’allais vous abandonner sur ce parking ?
– Non ! Je ne voulais pas vous déranger. Je déteste ça. 
– Déranger les gens en général ou me déranger moi ?
– Les deux, chef. »
Maryonn arrêta la voiture brusquement. Elle leva la tête, inquiète, pour s’apercevoir qu’ils étaient arrêtés à un feu rouge. 
« J’ai peur que vous pensiez… que je suis trop distraite pour bosser à la Surveillance. C’est mon premier vrai job, vous comprenez ? Et j’ai beaucoup d’admiration pour vous.
– Vous ne voulez pas me décevoir.
– Exactement. 
– Vous ne devriez pas vous infliger cette pression. Vous ne travaillez pas pour moi, mais pour la Surveillance. Même si je le voulais, je n’aurais pas le pouvoir de me débarrasser de vous. Et ce n’est pas ce que je veux. C’est l’impression que je vous donne ?
– Non ! Pas du tout. 
– Je vous aime bien, Audrey.
– Merci », bredouilla-t-elle, aux anges.
Moins de cinq minutes plus tard, ils franchirent le pont Arsène Granger. Deux pâtés de maisons plus loin, il se gara sur le bord du trottoir, juste devant la maison de mademoiselle Charles. 
« Vous êtes sûr que vous ne voulez pas vous arrêter un petit moment pour boire un verre ?
– Une autre fois, d’accord ? »
Elle acquiesça, posa la main sur la poignée de la portière. Un voile de déception passa sur son visage. Il jeta un œil vers la petite maison entourée de murs et de pins, et entrevit une fenêtre éclairée, à l’étage.
« Votre mari est rentré, on dirait.
– C’est vrai, dit-elle en vérifiant à son tour. Il serait content de vous voir. »
Maryonn esquissa un sourire. Il appréciait beaucoup la jeune femme, son enthousiasme, sa curiosité, son esprit débrouillard et volontaire. Elle était tellement fière de travailler pour la Douane Fédérale. Avec lui en particulier. Dennis Maryonn, le chef de la Douane Fédérale Française, tu parles d’une légende. Une équipe de télévision l’avait suivi dans son travail pendant six semaines, ou plutôt lui avait collé aux basques pour enregistrer un numéro de « En Immersion ». Ça avait fait une bonne audience, il avait reçu des courriers, avait fait naître des vocations, comme chaque émission en faisait naître. C’était flatteur, certes, mais un peu disproportionné, à son avis. 
« Je vous promets de ne pas le bassiner avec nos histoires. Il fait semblant d’être jaloux, vous savez ?
– Je le sais, oui. Saluez-le pour moi. Et appelez-moi si vous avez besoin d’un chauffeur, demain.
– Non ! Fred me déposera, voyons. 
– Vous détestez la moto. 
– Ah ? fit-elle, la main sur la poignée. Tiens… je vous en ai déjà parlé ? » 
Il haussa les sourcils, amusé. Non seulement elle lui en avait parlé, deux fois, mais en plus il l’avait écouté. Les deux fois. Elle déboucla sa ceinture, agréablement surprise, sauta à terre puis se pencha dans l’ouverture de la portière :
« Vous êtes adorable, vraiment. Je verrai, je prendrai sûrement le tram. C’est pas si terrible, d’être ratatinée dans une rame au milieu de trente dockers. Je trouverai bien un gentleman, dans le tas, qui me laissera sa place. Merci encore, Dennis ! Bonne soirée ! 
– Bonne soirée. »
Elle claqua la portière, lui adressa un signe de la main et s’en retourna franchir la muraille de sa propriété. Il attendit qu’elle ait refermé la porte métallique derrière elle avant de s’engager à nouveau dans la rue, au bout de laquelle il fit demi-tour pour reprendre le pont en sens inverse. 

 


3.

 

Il s’arrêta dans l’allée, juste devant le garage fermé, occupé par la voiture de sa femme. Il coupa le moteur, descendit de sa voiture, et traversa le carré de pelouse d’un pas tranquille. L’éclairage automatique transperça la pénombre. Il gravit d’une seule enjambée les deux marches du perron et marqua un temps d’arrêt devant la porte entrouverte. 
Cela ne ressemblait à aucun habitant de cette maison de déverrouiller ne serait-ce qu’une petite fenêtre à l’étage… Alors laisser cette porte ouverte, sans qu’aucun mouvement perceptible ne se fasse sentir, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur, mit instinctivement ses sens en alerte. 
Il la poussa, s’avança jusqu’au milieu du petit hall d’entrée. 
En face : les escaliers menant à l’étage. À droite la salle à manger et la cuisine. À gauche le salon. 
Il posa ses clés sur le plateau en bois, sur le meuble à chaussures, dans un geste mécanique. Jamais il n’avait entendu ce petit bruit aussi distinctement. Il baissa les yeux. Les clés de la Renault étaient là, lui confirmant que le garage était occupé par la voiture de sa femme. La dizaine de paires de chaussures entassées dans et autour du meuble, ainsi que la présence des espadrilles de Claire, qui ne quittait ses tennis que pour dormir (et encore), ne lui permettait pas trop de savoir si les femmes de sa vie se trouvaient toutes les trois dans la maison. 
« Diane ? »
Sa voix résonna drôlement dans le silence. Pas de discussion, pas de télé, pas même une note de musique provenant de l’étage. C’était ça, le plus inquiétant. 
« Vous êtes là ? » appela-t-il.  
Il s’avança encore, l’oreille tendue. Du regard il balaya le salon sur sa gauche. Personne. Il traversa le couloir, entra dans la salle à manger. La table n’était pas entièrement débarrassée. Restaient trois verres, deux petites cuillères, un morceau de pain, des miettes, les serviettes de table, de faibles relents de sauce tomate et de fromage chaud. L’eau gouttait, dans la cuisine. Il remarqua la vaisselle dans l’évier, le robinet pas tout à fait refermé. Et puis en tournant les yeux de l’autre côté de la pièce, Diane, étendue sur le sol. Ses blessures, le sang qui la recouvrait. Cette vision le fit vaciller sur ses appuis. Une impression étrange l’assaillit. Une sensation de décalage… de distorsion de temps et de réalité. Il fallait rejouer la scène parce que quelque chose n’allait pas. Il le fallait. Mais c’était impossible. Impossible de revenir en arrière alors que c’était nécessaire. Il s’approcha, posa un genou au sol. Non, non, non. On la refait. Il se pencha au-dessus d’elle, écarta ses cheveux de son visage livide. Elle avait les yeux grands ouverts. Fixes. Il vérifia son pouls. Absent. Prit son bras. Froid. Le sang ne coulait même plus de ses blessures… Du coin de l’œil il aperçut une ombre. En se tournant de ce côté, il vit Claire dans l’encadrement, tremblante, terrorisée, recroquevillée sur elle-même. Il se releva et s’approcha d’elle. Ses vêtements tâchés de sang, ses mains aussi, et sa façon de se tenir, les bras croisés sur son ventre, lui firent craindre le pire :
« Tu es blessée ?
– J’ai essayé de lui prendre », dit-elle d’une voix faible, le regard rivé sur le corps de sa mère, inerte.
Il ne comprit pas. Prendre quoi, à qui ? La sensation de décalage qui l’avait assailli s’évanouissait. Elle reviendrait sans doute plus tard, quand tout serait fini, et qu’il aurait tout le loisir de revenir en arrière, de corriger en pensée tout ce qui l’avait empêché d’éviter ça. 
« Claire, qu’est-ce qui s’est passé ? »
Il lui prit doucement les mains, les sépara l’une de l’autre, les éloigna de son t-shirt ensanglanté. Elle siffla de douleur. Rien au ventre, apparemment. C’était seulement sa main droite qui la faisait souffrir. Une entaille entre le pouce et l’index. Vilaine mais rien de grave. Il la força gentiment à reporter toute son attention sur lui, captant difficilement ses yeux rougis et gonflés de larmes. 
« Elle est morte ? demanda-t-elle dans un petit couinement, prête à exploser en sanglots. 
– Où est Irène ? »
Claire couina en se tassant sur elle-même. Un claquement venait de fendre l’air. Le bruit venait de l’extérieur. De la rue, peut-être de la maison voisine. Un deuxième, puis encore un autre, qui firent se replier davantage Claire sur elle-même. Il se concentra sur la provenance des déflagrations. Il avait cru entendre un cri strident, parmi ce qui s’avérait clairement, dans son esprit, être des coups de feu. Impossible d’identifier la personne qui venait de le pousser. 
Claire lui glissa des mains comme une anguille et s’approcha du corps de sa mère en gémissant. 
« Maman… » 
Il la regarda s’agenouiller, se pencher au-dessus d’elle. C’est à peine si elle osait la toucher. Elle ne pouvait y croire. 
« Claire, réponds-moi : où est Irène ? »
Sanglotant, elle leva le bras et tendit son index dans une direction qui semblait hasardeuse, mais qui ne l’était absolument pas. La réponse éclata au visage de Maryonn. Irène était à l’extérieur. Elle se trouvait là où les coups de feu avaient éclaté. Une chape de glace recouvrit son cœur. Il savait. Il en savait beaucoup plus qu’il ne voulait se l’avouer. Peut-être restait-il quelque chose à faire, à corriger avant qu’il ne soit définitivement trop tard ? 
En quelques enjambées fébriles, il sortit et gagna le carré d’herbe devant la maison, le trottoir, puis le milieu de la rue. Les lampadaires, les fenêtres qui s’éclairaient dans tout le voisinage formèrent comme des étoiles filantes dans sa course vertigineuse. Il savait où aller. Quelle maison. Quelle porte, grande ouverte. 
Il se figea sur le seuil.    
Irène. 
À ses pieds le corps d’un homme. T-shirt bleu clair, tâché de sang rouge vif, se déversant de deux trous noirs sur son torse. Pantalon de jogging, pieds nus. Bras écartés, doigts repliés, ensanglantés comme les serres d’un rapace après avoir déchiqueté sa proie. C’était Pierre, le voisin. Et sa femme, Juliette, en robe et pantoufles, fauchée brusquement par la mort elle aussi. Avachie sur le sol, contre la table basse, les bras ballants, la tête pendante. Touchée d’une balle dans la gorge. 
Les giclures de sang, les relents cuivrés, l’odeur de la poudre, des entrailles répandues, le prirent à la gorge. L’arme encore fumante dans la main de sa fille lui permit étrangement de reprendre le dessus. Il ne pouvait pas se permettre de tomber à genoux en se demandant pourquoi, de lever les bras au ciel en laissant exploser sa douleur. 
Elle lui fit face.
« Papa ? »
L’espace d’un instant, le père et la fille demeurèrent immobiles, comme deux étrangers l’un pour l’autre. Elle s’était perdue dans une réalité distordue, elle aussi, mais bien différente. Un endroit enfoui au plus profond de son esprit, d’où venaient les cauchemars, les sentiments les plus sombres, la haine, la colère et la peur. Soudain laissé accessible à un tiers. 
Son père. 
Elle lui adressa un sourire vide d’expression. Une grimace. Réalisait-elle ? Remontait-elle à la surface, vers la réalité de sa vie extérieure, peuplée de gens réels, dont on ne pouvait décider de la vie ou de la mort comme elle l’avait fait ?!
« Irène, s’il te plait. Pose cette arme. »
Elle baissa les yeux vers sa main droite. Les releva aussitôt.
« Je voulais te faire la surprise. »
La surprise.
Il s’avança d’un pas. Il devait ignorer ses paroles, son regard éteint, son visage que la douceur et l’amour avaient à jamais abandonné, devant l’horreur accomplie de sa main. Ce carnage. 
« Irène, insista-t-il doucement, se rapprochant encore d’un pas.
– C’est mieux comme ça… » soupira-t-elle, comme si elle avait longuement réfléchi avant de prendre la décision qui s’imposait.
Cruelle, mais nécessaire, papa. Vraiment, il n’y avait rien d’autre à faire. Je suis désolée, mais il fallait bien agir. Que quelqu’un se salisse un peu les mains, pour le bien de tous. Non ? Elle fronça les sourcils et leva son bras armé, faisant preuve d’un certain agacement, tout d’un coup :
« Reste où tu es !
– Pose ton arme, mon cœur », supplia-t-il gentiment, les mains en l’air, le canon dirigé droit sur lui.
Sa propre fille le braquait. Sa jolie petite Irène, déjà seize ans, un peu timide mais bonne élève, sa petite princesse adorée, fragile Irène, à fleur de peau, aimée, entourée, brisée, détruite. 
« Je l’ai fait pour toi.
– Non…
– M’man te trompait avec lui.
– Je sais. »
Il secoua la tête. Elle ne l’avait pas fait pour lui. Il refusait d’entendre une telle chose. Rien ne pouvait, ne devait justifier ce massacre.   
« Tu savais ? s’étonna-t-elle avec un ton de reproche.
– Elle me l’a avoué... »
Avait.
« Et tu n’as rien fait ?
– Je lui ai pardonnée. »
Elle ravala une exclamation de mépris. Pardonner semblait un verbe lointain, banni de son vocabulaire. Ce mot appartenait au champ lexical de la lâcheté, de la paresse, du je-m’en-foutisme. C’était indigne d’elle, comment pouvait-il en être autrement pour lui ? 
« Tu étais malheureux. »
Sa voix s’étrangla. La petite fée du bon sens lui murmurait à l’oreille qu’elle s’était peut-être leurrée sur la décision à prendre. Qu’une alternative un peu moins définitive aurait tout aussi bien pu faire l’affaire. Arranger la situation. Rendre son père moins malheureux qu’avant. Beaucoup, beaucoup moins qu’il ne le serait désormais. Elle l’aimait et l’avait déçu. Elle venait de tout détruire. Absolument tout. Elle tomba à genoux. Puis posa le canon de l’arme sous son menton, et pressa le doigt sur la détente. Un hurlement sortit de sa gorge tandis que la détonation lui déchirait le tympan, et que le métal s’arrachait de sa main. Elle se mit à se débattre pour récupérer l’arme, terminer ce qu’elle avait si mal commencé, mais elle ne le pouvait pas. Son père l’en empêchait. Emprisonnée dans ses bras, contre lui, elle cria encore, et supplia, continua de lutter, alors que des voix fortes recouvraient celles de son père, que des gyrophares bleus et rouges envahissaient sa tête et jusqu’à ce qu’une aiguille lui transperce le cou, la faisant s’éteindre doucement.  

 


4.

 

Il se réveilla dans un sursaut assez violent, se laissant retomber sur ses coussins, les yeux grands ouverts dans l’obscurité. Un noir absolu, qui ne fut pas pour atténuer son impression de revenir d’entre les morts.
Il lui fallut dix bonnes secondes pour se situer dans le temps et l’espace, comme à chaque fois qu’il revenait de là-bas.  
Chez lui. Il était dans son nouveau chez lui, dans son appartement du 53 de la rue Auclair. Mardi… Il se tourna sur le côté, trouva à tâtons le bouton qui illuminait l’écran de son radioréveil. À peine 4h30. Soit deux heures avant la sonnerie du réveil.
Il s’assit, le haut du dos appuyé sur la tête de lit, prit quelques profondes respirations. Il ne se rendormirait pas. Quand bien même il y arriverait, ce ne serait pas avant au moins pff, tout ça pour gagner une demi-heure de sommeil et un mal de crâne carabiné. 
De nouveau à tâtons, il trouva cette fois-ci la télécommande du store électrique, dont il activa l’ouverture, au maximum. 
Il se leva, ouvrit la fenêtre. Le froid vif glaça son corps en sueur. La rue était déserte, le village plongé dans l’obscurité, et le calme. L’hiver s’installait enfin, après un été interminable, et un automne extrêmement moite pour ce milieu de décembre. Les feuilles résistaient encore facilement aux averses, aux rafales de vent et aux premiers froids, n’ayant même pas encore pris leurs colorations brunes et orangées. Ça semblait compromis pour cette année encore. Dommage. Mais avec un peu de chance, ils allaient tous se les geler jusqu’en juin prochain. 
Il referma la fenêtre, passa par la salle de bain. Quinze minutes plus tard, il avait enfilé un survêtement et des baskets, et traversait le living encombré de cartons de déménagement. 
Sa maison lui manquait. Sa femme encore plus. Claire avait sa vie à présent. Et Irène. Irène… Elles lui manquaient tellement. Déballer ces cartons jusqu’au dernier, une tâche aussi douloureuse que nécessaire, lui permettrait de tourner une nouvelle page de son existence. Avancer, toujours avancer. 
Mais pour ça il fallait être prêt, et il ne l’était pas encore. Pas tout à fait. 
Devant son casse-dalle d’avant footing, jus de fruit frais et croissant, il fit défiler les dernières informations sur sa tablette. Mis à part le continuel marasme international dans lequel s’engluait une part importante des habitants de la planète, il apprit l’arrestation d’un homme pour l’assassinat d’un agent de police dans l’exercice de ses fonctions, lors d’un contrôle d’identité, à seulement quelques kilomètres de là. La photo suivante montrait l’agent de police décédé. Vingt-huit ans, fier et souriant dans son uniforme en compagnie de sa fiancée. 
Quel gâchis.   
Dans le domaine graveleux, un acteur-chanteur à la mode avait fait publier, depuis sa villa sécurisée, un communiqué à l’attention de son public en majorité adolescent. Il présentait ses excuses après la diffusion rapide et massive de quantités de photos et d’extraits vidéos, le montrant nu en compagnie de trois jeunes femmes et d’un autre homme, dans des scènes d’orgie effrénées. Des excuses assez plates, accompagnées de vagues promesses de faire soigner ses addictions à la drogue et au sexe.  
En voilà un qui allait passer ses prochaines années terré dans son bunker, en attendant que ça se tasse. À moins qu’il ne décide, sa carrière étant définitivement terminée, de s’assumer pleinement, et de passer le temps qui lui restait à vivre à se droguer, et à faire l’amour en réunion, pour oublier qu’un jour il avait été adulé, et respectable.
Plus réconfortant, une importante saisie de méthamphétamine, d’héroïne et de cartouches d’armes à feu avait eu lieu grâce à ses confrères du port de Marseille. Le président Trémoz, et son ministre de l’intérieur, Baumet, s’en félicitaient à profusion dans les médias.  
Il remit au frais le jus de fruit, programma sa cafetière et sortit une tasse dans laquelle il fit tomber deux sucres pour l’accueillir à son retour. 
Il transféra dans ses écouteurs la playlist que lui avait envoyée Claire dans son dernier mail, enfila un bonnet et des gants, glissa son téléphone dans la poche de sa veste. Il quitta son appartement silencieux, et prit la direction de l’est, histoire d’aller contempler du haut d’un promontoire le lever du soleil à travers la brume.  

 

Fin

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