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Résistances

(titre provisoire)

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Genre : aventure, romance (fantasy, drame, etc)

 

Synopsis : Madeline Latreize, stagiaire à l’Alliance des Nations, rencontre un inconnu dans la navette intercontinentale qui la ramène chez elle. D’imprévus en révélations, sa vie toute tracée et ses certitudes volent en éclats.

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Voici les cinq premiers chapitres, sous réserves de modifications / précisions et d’une mise en page un peu plus travaillée.

Quelques fautes d’orthographe, de grammaire, et de syntaxe m'ont échappées, mais un passage au correcteur, et une ou deux relectures sont prévues d’ici la publication.

J’ai prévu de dessiner une carte du monde, inventé pour cette histoire, que je mettrai en ligne bientôt.

Un grand merci pour votre enthousiasme, et votre curiosité. En espérant que cette introduction vous plaise, et vous donne envie de découvrir la suite:)

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PARTIE 1

 

Chapitre un

 

La navette filait à une allure folle dans le tube intercontinental. Madeline ressentait la vitesse alors que rien ne permettait de la visualiser. Le long serpent blanc, à peine plus large que les navettes qui l’empruntaient, était enterré à quelques pas de la surface. Parfois il plongeait plus profondément sous terre pour traverser une agglomération, un lac, parfois s’élevait pour franchir un pont jeté au-dessus d’une vallée, d’un fleuve. Tout cela en toute opacité.

Elle ne pouvait qu’imaginer les paysages de la grande République de Vilénie céder la place aux plaines du Grinnelande : à ses hameaux, ses villages, ses villes à l’architecture ancienne, ses toits grisâtres en ardoise, ses murs noircis par le charbon, ses champs immenses, ses forêts, ses fermes-usines, ses carrières.

Si proches, et pourtant si différentes de ce qu’elle avait pu apercevoir des plaines de Vilénie. À bord du dirigeable qui les avait conduit de la capitale administrative Chtogorat, au camp de Freigorat, elle avait contemplé le cœur de la grande République, sa diversité. La vie. Les arbres et les fermes envahissaient les champs colorés, les maisonnettes et quelques moulins apparaissaient le long des rivières, des éoliennes fleurissaient ça et là, des routes serpentaient, se croisaient, rejoignaient des grappes d’habitations, et poursuivaient leurs tracés dans toutes les directions.

Rien d’aussi triste et délimité que ces espaces uniformes du Grinnelande. Rien d’aussi vide.

Ces quelques jours passés loin de chez elle n’avaient distillé aucun doute dans son esprit, sur les intentions de la grande République. Si la Vilénie achetait des terres un peu partout à des exploitants privés du Grinnelande, si elle avait pratiquement fait main basse sur un pays entier, l’Aspérie, et qu’elle détenait déjà une bonne moitié de l’Horralie, c’était dans le seul but de nourrir sa population, touchée par la plus grande catastrophe que l’humanité ait jamais connu. Elle n’avait envoyé aucun soldat. Ni tanks, ni bombes. Seulement des émissaires armés de carnets de chèques et de contrats à signer.

Les enquêtes menées sur le terrain avaient démontré que l’Aspérie et l’Horralie, enlisées depuis des décennies dans une pauvreté rampante, s’étaient peu à peu redressées. La grande République de Vilénie leur avait apporté l’autonomie énergétique et alimentaire. Pas d’immenses richesses, mais du travail pour tous ceux qui en voulaient, dans les fermes, les centrales énergétiques, les transports, les épiceries, dans les administrations, les hôpitaux, les écoles, et tout ce qui s’ensuivait. Un partenariat bénéfique pour tous.

En empiétant sur ces territoires, la Vilénie avait empêché leur effondrement. Et ainsi celui du continent. Ce Grinnelande, qui s’effritait inlassablement, depuis un demi-siècle, crise financière après crise alimentaire, crise énergétique après crise sociale, se tournait à présent vers La Vilénie, longtemps méprisée, mais qui, malgré les catastrophes qui l’avaient frappée, renaissait de ses cendres. Un espoir pour tous.

Tout ce qu’il était possible de lui reprocher, c’était de trop bien garder ses frontières. Protégée par les terres polaires au nord, l’inaccessible Péninsule du côté oriental, la Cordillère du Laurenz qui formait une muraille infranchissable le long de la frontière sud, et qui regroupait les cinq plus hauts sommets de la planète, ne restait plus qu’un seul accès : l’ouest. Les fameuses plaines du Grinnelande, tristes, se peuplaient de réfugiés. Les pays ainsi envahis ne demandaient plus rien des instances de leur propre continent. Ils lui tournaient le dos, pour quémander l’intervention de la République, qu’elle les achète, même symboliquement, pour les faire siens, les protéger, leur apporter la paix, l’autonomie.

Pouvait-on leur reprocher ? Pouvait-on reprocher à la Vilénie de sortir les chéquiers et de nouveaux contrats ?

« Madeline, vous êtes avec moi ? »

Elle se redressa sur son siège :

« Oui, monsieur De Chalon. Juste à côté de vous. »

Il sourit et lui tendit une feuille de papier :

« Voulez-vous me résumer ceci ? »

Le document en main, elle parcourut les quelques lignes rédigées en vilénien.

« Il est dit que l’épidémie de charbonite n’est pas tout à fait contenue à Vashgorat. Et que les mesures de contention doivent être renforcée, autour de toutes les zones contaminées.

– Où se trouve Vashgorat ?

– À la frontière orientale.

– Je dois l’ajouter au dossier. Rédigez-moi l’exacte traduction, je vous prie. »

Ce qu’elle fit, à la main, au verso du document. Aussi consciencieusement qu’à son habitude.

Une qualité qu’appréciait vivement Vincent Jamin De Chalon. Le fait qu’elle soit parfaitement bilingue l’avait automatiquement placée dans la liste des prétendants, mais elle se demandait toujours ce qui l’avait placée au-dessus de tous les autres. Des adéniens parfaitement bilingues et consciencieux, il devait s’en trouver des dizaines dans les milliers de bureaux de l’organisation. Des interprètes expérimentés, fondus de politiques, adeptes des relations internationales. Alors pourquoi elle ? Simple citoyenne effectuant son service annuel à la nation ?

Elle avait un mal fou à dire « non ». Voilà pourquoi, au lieu de passer sa quinzaine à traduire des documents dans un bureau, à prendre des notes à des réunions, distribuer le courrier, répondre au téléphone, elle se retrouvait dans le tube, à une vitesse de croisière avoisinant les deux-cent mètres par seconde, à côté du chef de la délégation hexagonale.

Vincent Jamin De Chalon l’avait remerciée pour sa collaboration, dans le taxi qui les avait conduit à la station du SUB. Et même félicitée.

« Vous avez fait de l’excellent travail, Madeline. Vous pourriez postuler pour un emploi permanent au siège de l’AdN, qu’en dites-vous ? Je vous recommanderai.

– Au siège ?

– La Mariollie ne vous tente pas ?

– Oh, j’y suis allée, une fois, en vacances. Mais y travailler... Ma famille me manquerait trop.

– Alors notre antenne, en Hexagonie. Je suis sûr que vous y auriez votre place.

– Pourquoi pas. Il faudrait que j’y réfléchisse. »

De Chalon avait acquiescé avec satisfaction, mais la navette n’avait pas commencé à glisser sur son monorail que sa décision était arrêtée. Travailler dans un bureau, pour l’Alliance des Nations, ou n’importe quelle autre instance internationale, cela pouvait s’envisager. Mais hors de question de mettre les pieds en Mariollie, de l’autre côté de l’immense Océan Lunatique, et encore moins sur le terrain, en mission, où que ce soit sur la planète. Elle avait besoin de rentrer dans son petit nid douillet tous les soirs. D’y passer une journée entière, de temps à autre. À quelques coups de pédales, à portée de voix, ou de vue des siens : ses parents, sa sœur, ses oncles et tantes, son amie Maryline, ses voisins, sa boulangère, l’épicier du village, ses deux poules et son chat. Les quitter pour sa quinzaine de service à la Nation avait été un crève-cœur, comme tous les ans. Elle était rentrée quelques jours, s’était laissée convaincre que cette semaine de mission additionnelle représentait une chance exceptionnelle pour elle, de voir du pays, de toucher du doigt ce qui faisait tourner le monde. Alors elle avait accepté. Et cela avait été enrichissant, vraiment. Elle et De Chalon avait visité un camp de déplacés au cœur de la République de Vilénie, s’étaient fait remettre des documents sur la catastrophe nucléaire de Strogosy, et sur les différentes zones du pays confrontés aux épidémies et aux désordres climatiques, elle avait traduit des documents, avait servi d’interprète dans des discussions avec les réfugiés, des autochtones, quelques responsables viléniens. Mais faire de cela son quotidien ?

Jamin De Chalon n’avait-il pas remarqué qu’elle avait passé son temps à se réfugier dans son ombre ? Jamais elle ne s’était sentie aussi perdue, et peu à sa place que sur cet immense échiquier international.

Comme elle était heureuse de se rapprocher, à cette vitesse vertigineuse, de son petit nid !

Elle lui remit sa traduction alors que la navette ralentissait et qu’une voix suave annonça l’approche de la station principale de la Daronnie. Il la remercia, plongé dans son travail. Quant à elle, elle s’enfonça dans son siège confortable et ferma les yeux.

 

Elle entendit le brouhaha habituel des voyageurs arrivés à destination, cédant leurs places aux nouveaux en partance : le déverrouillage des portes coulissantes de la navette, le froissement des vêtements contre les sièges et les bandoulières, une accalmie, puis de nouveaux passages dans l’allée centrale. Les compartiments à bagages s’ouvrirent, se refermèrent, les corps s’affalèrent sur les sièges, les tablettes de travail et les repose-pieds claquèrent. Quelques mots, échangés en hexagonaux, la firent soupirer d’aise. Dans une heure, elle poserait les pieds sur la terre ferme, irait retrouver sa petite maison, son jardin et son train-train quotidien.

Elle ne rouvrit les yeux que lorsque la navette retrouva sa vitesse de croisière, quelques minutes plus tard.

C’est alors que son regard croisa un nouveau compagnon de navette, installé de l’autre côté de l’allée, en vis-à-vis. Son petit sourire la charma instantanément. Elle le lui rendit volontiers, bien que timidement. Et manqua de peu donner un petit coup de coude à sa sœur, avec qui elle partait souvent en vacances, à bord de navettes routières, ou de trains nationaux.

« Trois rangées devant nous, de l’autre côté. Discrètement, s’il te plaît.

– Je vois, aurait-elle dit un peu plus tard, en se levant pour récupérer quelque chose dans son compartiment à bagage. Pas mal. On échange nos places ?

– Dans tes rêves, ma biche. »

Mais elle n’était pas en vacances, et sa sœur l’attendait loin d’ici, à l’arrivée. Elle jeta un coup d’œil à Vincent Jamin De Chalon, plongé dans un rapport épais comme une encyclopédie, et se demanda quelle relation l’inconnu leur prêtait. Collègues ? Frère et sœur ? Mari et femme ? En parlant de ça, Vincent était séduisant, mais avant tout son patron, adénien, marié et père de famille. S’il lui avait pris la tentation de fantasmer sur lui, cela n’avait pas duré assez longtemps pour qu’elle s’en souvienne.

Elle reporta son attention du côté de l’allée centrale, et s’apercevant du coin de l’œil que l’inconnu feuilletait une revue, en profita pour l’observer tranquillement. Pour rêvasser un peu, en attendant de le voir descendre au prochain arrêt, et serrer sa fiancée et ses deux beaux enfants dans ses bras.

Les retrouvailles de la petite famille la plus heureuse du monde...

Elle fondait particulièrement sur ses grands yeux clairs, et ses rides d’expression délicieuses. Il devait avoir le sourire facile, mais l’anxiété aussi. D’où venait-il, où allait-il ? Daronnien ? Hexagonal ? Quelle langue parlait-il ? Elle l’imagina lui glisser quelques mots doux à l’oreille, dans sa langue à elle, mais avec ces petites notes daronniennes qu’elle appréciait tant. Les consonnes légèrement écrasés, les voyelles allongées, l’accent arrondi. Une voix grave, sensuelle, bien sûr.

À côté d’elle, De Chalon prit une profonde inspiration, et se frotta les yeux.

« Je vais me dégourdir les jambes. Voulez-vous que je vous rapporte une boisson, ou autre chose ?

– Non, merci beaucoup, monsieur.

– Ne vous dérangez pas, restez assise, Madeline. Je reviens dans un moment. »

Elle se tourna de côté pour lui faciliter l’accès à l’allée centrale, puis croisa les jambes en s’enfouissant de nouveau dans son siège. Elle aperçut le coup d’œil discret du voyageur au passage de l’adénien.

Seriez-vous jaloux ? songea-t-elle en souriant intérieurement.

Quand il accrocha peu après son regard, elle s’en détourna, faisant mine de rattraper un stylo sur le point de tomber de la tablette à côté d’elle. Quelque chose avait brusquement changé. La porte de séparation refermée sur Vincent, elle était devenue en une fraction de seconde différente aux yeux de l’inconnu.

Une proie plus facile.

Non, voyons... elle se faisait des idées. Il ne pouvait rien lui faire dans un SUB. À la descente ? Depuis quand les tueurs en série repéraient leurs victimes dans les transports intercontinentaux ? C’était tout de même peu pratique, et imprudent. À moins qu’il soit un caméléon, un professionnel détenant plusieurs identités, des faux papiers... un terroriste ? Il en voulait à De Chalon ? À l’AdN ? Flûte de zut.

Elle inspira profondément, croisa les bras, et referma les yeux. Elle lisait beaucoup trop de livres d’espionnage. Au pire, elle en toucherait un mot à Vincent, dès son retour.

 

La décélération la projeta au ralenti contre le siège devant elle. Vincent la ceintura pour la retenir, le bras libre appuyé contre le dossier devant lui, jusqu’à l’arrêt de la navette.

Combien de temps s’était-elle assoupie ?

« Qu’est-ce qui se passe ? s’enquit-elle dans un souffle, affalée de nouveau à sa place initiale.

– Je l’ignore, répondit De Chalon.

– Où sommes-nous ?

– Il ne me semble pas que nous ayons franchi la frontière hexagonale. »

Elle parcourut la navette du regard, tandis que son patron rassemblait ses rapports et fournitures de travail. L’étonnement et l’inquiétude se lisaient sur les visages, y compris sur celui de l’inconnu, toujours à sa place. Le tout dans un calme relatif. Une femme sursauta au bruit d’un déclic dans les haut-parleurs. Exit la voix suave des annonces enregistrées. Un grésillement retentit, précédant une voix masculine, pour le moins hésitante :

« Mesdames et messieurs... veuillez nous excuser pour cet arrêt... d’urgence. Notre système de contrôle nous indique un obstacle à une centaine de mètres à l’avant, nous... envoyons une équipe pour obtenir des informations complémentaires... Nous vous demandons de bien vouloir rester assis à vos places, et de patienter quelques instants... Merci. »

Un nouveau déclic retentit, puis le silence. Les voyageurs dans leur ensemble tentèrent de se rassurer entre eux, ou au moins en eux-mêmes, en attendant d’en savoir plus.

« Un obstacle ? Qu’est-ce que ça peut être ?

– Un éboulement, ou une chute d’arbre a pu déformer le tunnel, suggéra De Chalon avec un haussement d’épaules. Ne vous inquiétez pas, cela arrive de temps en temps. Ils vont s’assurer que le danger est écarté, et que nous pouvons passer sans encombres. Vous avez une correspondance ?

– Non. J’habite à moins d’une heure de la première station hexagonale.

– Votre sœur vous y attend, c’est vrai. »

Elle acquiesça, ravie que l’adénien ait prêté attention à leurs petites discussions informelles, en dehors de tout ce qui avait trait à leur mission en Vilénie.

« Merci... de m’avoir évité un contact un peu rude avec... »

Elle tapota le siège devant elle.

« Je vous en prie, c’est normal. Je n’ai même pas réfléchi, à vrai dire.

– Ah oui ? murmura-t-elle, laissant s’échapper un petit rire nerveux.

Parce que si vous aviez réfléchi, vous m’auriez laissée me ratatiner là-dessus comme un guano tout frais. Bon à savoir, patron.

Bien décidée à ne plus fermer l’œil, elle attendit patiemment le complément d’information promis par la voix dans les haut-parleurs. L’inconnu, de l’autre côté de l’allée échangeait apparemment des messages avec un correspondant sur son téléphone. Probablement avec sa petite femme, pour la prévenir de son retard à la maison... quand bien même il ne portait pas d’alliance. Elle remarqua ce petit détail quand il rangea son appareil dans la poche interne de sa veste, qu’il n’avait pas quittée depuis sa montée dans le SUB. Il y régnait pourtant une température agréable.

Elle songea à envoyer un message à sa sœur, mais se résolut d’attendre de voir si la situation s’éternisait ou non. De Chalon occupé à parcourir le répertoire de son téléphone, elle hésita à lui parler de l’inconnu, et de ce qu’elle avait cru lire dans son regard. Combien de temps s’était-elle assoupie ? Deux ou trois minutes, pas beaucoup plus.

C’était stupide.

Elle se pencha du côté de l’allée centrale, comme si la réponse aux interrogations des voyageurs se trouvait là quelque part. Peut-être juste là, dans la main de l’inconnu, qui serrait fermement l’accoudoir... Il se détendit un peu en s’apercevant qu’elle y prêtait une attention particulière.

La femme sursauta de nouveau au déclenchement du micro :

« Mesdames et messieurs, ici le responsable de la sécurité. »

La voix était plus forte et claire. Le problème identifié. Les décisions prises. Sans appel :

« Nous avons constaté une déformation importante du monorail à cent-cinquante mètres de notre position. Nous en ignorons la cause, mais faisons tout notre possible pour remédier au plus vite à ce contre-temps. Restez à vos places. La navette va redémarrer dans quelques instants, en sens inverse. Nous allons rejoindre une voie intermédiaire afin de rejoindre la station la plus proche. De là, nous vous indiquerons la solution la plus adaptée, et la plus rapide pour atteindre votre destination. Merci de votre patience et de votre compréhension. »

Le responsable de la sécurité répéta lui-même son annonce en vilénien, et en britanien.

Pendant ce temps, la navette repartit comme annoncé en sens inverse, en direction de la station intermédiaire la plus proche.

 

Dans l’ombre de Vincent Jamin De Chalon, sur le quai envahi de voyageurs déroutés, elle envoya un nouveau message à sa sœur, lui confirmant qu’aucune solution ne semblait envisageable avant le lendemain matin. Cela la contrariait, bien sûr, mais moins que Vincent, qui commençait seulement à accepter l’idée de passer la nuit sur place, en plein Bellande. Un beau pays, accueillant, coincé entre la Daronnie et l’Hexagonie. Et dans une région où l’on parlait couramment l’hexagonal, ce qui n’avait rien de négligeable. Elle et sa sœur y avaient passé une semaine de vacances, il y a une quinzaine d’années. Pourquoi ne pas remettre ça ?

« Madeline, je suis navré, mais apparemment, nous n’avons pas le choix.

– Ce n’est pas de votre faute, monsieur.

– Il n’empêche que c’est embêtant... soupira De Chalon. Je dois rappeler ma femme. Cet employé du SUB, là-bas, se charge de nous trouver un hébergement pour la nuit. »

Suivant son indication du menton, elle avisa l’employé, vêtu de l’uniforme vert réglementaire. Ce dernier était en pourparlers avec un homme élégant, en civil, costume noir, une valisette à la main, un chapeau sur sa tête ovale, barrée d’une moustache, un brin de femme accrochée à son bras, enroulée dans un épais manteau.

Il y eut des gestes, des acquiescements, puis l’employé se tourna vers elle et De Chalon pour leur adresser un signe de la main.

« Monsieur ? glissa-t-elle à son patron. Je crois qu’il a trouvé.

– Déjà ?

– Tout va plus vite avec le SUB. »

Vincent éclata de rire. Il attrapa la poignée de sa valise roulante et lança dans son téléphone :

« Ce n’est rien, chérie, c’est la petite Madeline. Tu te rappelles le vieux slogan publicitaire du SUB ? (...) Oui, voilà ! »

Il rit de plus belle en rejoignant l’employé et le couple de bellandais, sa petite Madeline dans son ombre.

« Nous avons trouvé un hébergement, ne t’inquiète pas. Je te rappelle demain matin... Très bien. Merci, chérie. Embrasse les enfants... Oui, à demain. Je t’aime. »

 

Après un quart d’heure de route, la femme au manteau s’engagea sur une allée de gravillons et stoppa la voiture. Les quatre occupants en descendirent. Tandis que la conductrice invitait Madeline à la suivre à l’intérieur, Vincent aida l’homme au chapeau à sortir les bagages du coffre, tout en avisant la maisonnette du couple avec une moue satisfaite. C’était une bicoque de deux étages, en pierres apparentes, bien charpentée, toiture en ardoise, parfaitement entretenue, cernée de jardinières de fleurs, et de plants de légumes. Les impressionnantes ramures d’un noyer bicentenaire étendaient leurs ombres squelettiques jusque sur la route, et la propriété voisine.

Toutes les maisons le long de la route se ressemblaient. Le quartier semblait très paisible.

 

Les adéniens se virent offrir un repas très simple, mais consistant, durant lequel ils firent plus ample connaissance avec ce gentil couple d’autochtones.

Monsieur et madame Leitner avaient l’habitude d’accueillir des touristes sous leur toit. Cela leur était venu après avoir rendu service à deux jeunes campeurs surpris par une inondation, une dizaine d’années plus tôt dans la vallée.

De Chalon, éreinté par cette journée et repu de la succulente potée de madame Leitner, se retira dans sa chambre après un dernier verre en compagnie de monsieur Leitner. Madeline insista pour aider madame à débarrasser la table et faire la vaisselle. Elles passèrent un excellent moment, ouvrirent quelques noix fraîches pour accompagner une infusion fruitée, avant de se quitter à leur tour pour la nuit.

 

« Madeline ! »

Secouée sans ménagement, elle se redressa tant bien que mal, manquant hurler de peur en voyant le visage de De Chalon éclairé du bas par la lumière sépulcrale de son téléphone. Il lui fallut une poignée de secondes pour se resituer dans le temps et l’espace.

« J’entends du bruit, chuchota-t-il.

– Du bruit... répéta-t-elle machinalement.

– Oui. Ça venait de la cour de derrière, mais ils sont entrés dans la m... »

Son cœur fit un bond dans sa poitrine en même temps que la porte de la chambre s’ouvrit à la volée. Un faisceau de lumière l’aveugla, elle entendit crier quelque chose. Vincent ? Elle voulut crier aussi, sans savoir quoi, et surtout à qui, mais elle n’en eut pas le temps.

 

 

Chapitre deux

 

Le réveil fut difficile. La mâchoire à demi paralysée, les membres gourds, elle remua dans ce qui semblait ne plus être un lit confortable, à l’étage d’une maisonnette au charme bucolique, mais plutôt... La tête lui tourna affreusement. Elle parvint à se caler en position assise contre un mur... sur ce qui s’avéra être un matelas miteux posé à même le sol, dans une cellule sombre et froide. Un dix mètres carrés, grand maximum. Trois murs sans fenêtres, sans la moindre interstice, et un quatrième percé d’un rectangle grand comme une porte, muni de barreaux en métal. Une porte de laquelle lui parvenait une lumière diffuse, jaunasse.

Aucune trace de Vincent. Il n’y avait qu’un seul matelas, ici. Un lavabo, un siège de toilette et un seau posé à côté.

Elle sentit alors quelque chose vibrer, profondément en elle. La conscience qu’il était arrivé malheur. Un poids énorme, qui se diffusait, la faisait trembloter, lui donnait la nausée, et gonflait ses yeux de larmes. Elle se serait bien mise à sangloter, mais un bruit de raclement la figea. Une petite flamme s’éleva, disparut derrière une ombre, de l’autre côté des barreaux. Quelqu’un montait la garde. Un homme, d’après sa stature, qui secoua son allumette pour l’éteindre, avant de la jeter par terre. Elle déglutit difficilement, terrifiée à l’idée de se faire remarquer.

Des voix lui parvinrent peu après. Plus lointaines.

Elle tendit l’oreille au mieux de ses capacités, sans avoir à bouger d’un millimètre. Elle ne souhaitait vraiment pas attirer l’attention du garde.

« Même si on le retrouve vivant, Mars ! Il sera contaminé ! Cramé du ciboulot !

– Tu peux pas en être sûre !

– Toi non plus ! Alors arrête avec ça ! Fais une croix dessus, et pense à la cause !

– C’est ce que je fais !

– Ce que je veux dire... Pense collectivement. C’est ce qu’il te dirait, non ? »

Les voix s’approchaient, les ombres se mouvaient comme dans un mauvais rêve.

Elle avait de plus en plus envie de vomir, zut que le seau était loin, et de pleurer, de crier... Qu’est-ce qui se passe ? Où est Vincent ? Qui êtes-vous, que voulez-vous ? Ne me faites pas de mal, rendez-moi ma vie ! Mais, heureusement ou non, son étrange paralysie l’emportait sur tout.

Un bruit sourd précéda la fin de la dispute. Puis, à ce qu’elle put en juger, quelques mots furent échangés à voix basses, entre le garde et le dénommé Mars.

« Elle est réveillée ?

– Pas encore.

– Ouvre-moi, s’il te plaît. »

 

Elle se mit à trembloter comme une feuille au bruit du trousseau de clés manipulé par le garde, de l’ouverture d’un cadenas, et du couinement à l’ouverture de la porte.

Elle leva les yeux sur l’homme, en contre-jour. Il avait amené divers objets, dont une lampe à huile éteinte, une petite caisse, et une écuelle, qu’il alla remplir au robinet, après avoir déposé la lampe et la caisse au milieu de la cellule.

Il ne fit aucune remarque au garde, concernant le fait qu’elle était réveillée. Imparfaitement, certes, mais attentive à ses faits et gestes. Apeurée, plus exactement.

Il se pencha vers elle pour lui tendre l’écuelle. Son attitude n’avait rien de menaçant, malgré le contexte. Histoire de ne pas le contrarier d’entrée, elle leva les mains en coupe et s’en saisit fébrilement. L’écuelle était froide. Elle la ramena contre elle, encore loin d’être résolue à la porter à ses lèvres. Quelque part, elle espérait encore passer complètement inaperçue.

L’homme s’assit sur la caisse, attrapa la lampe et fit jaillir une lumière diffuse dans la cellule. En même temps éclata une vérité aveuglante, qui paralysa Madeline plus sûrement que le poison qui courait dans ses veines.

Dire qu’elle avait fantasmé sur lui. Un seul mot s’échappa de sa gorge nouée :

«Pourriture. »

Il ne réagit pas. S’il avait un tant soit peu de cervelle, il devait comprendre qu’il méritait ce qualificatif. Bien d’autres encore, mais au moins celui-là. Elle baissa la tête.

« Allez-y, dit-il. Elle est froide, mais vous ne risquez rien. »

Elle resta immobile un long moment, les yeux plongés dans l’écuelle, entre ses mains. Sa voix était presque aussi grave et sensuelle qu’elle l’avait imaginé, l’accent moins prononcé. Bellande. Ou bien nord-est de l’Hexagonie. Qu’est-ce que ça pouvait bien changer ? Une odeur de fumée de cigarette lui parvint, flottant dans l’air vicié de la cellule. L’eau miroitait mollement. Tentatrice. Elle déglutit difficilement. Si ce Mars et ses amis terroristes avaient voulu la tuer, ils l’auraient fait sur place, ou dans un bois près de la maison des...

« Les Leitner. Qu’est-ce que vous leur avez fait ? s’enquit-elle brusquement.

– Ils vont se réveiller comme vous, avec la gueule de bois, mais dans leur lit. Ils verront que vous êtes déjà partis, en laissant un petit mot de remerciement et un peu d’argent. »

Elle soupira de soulagement en replongeant son regard dans l’écuelle. Elle ne voyait aucune raison de lui faire confiance, mais pour sa santé mentale, elle décida de le croire sur parole. Finalement elle souleva le récipient vers sa bouche en se concentrant pour ne pas tout renverser. Deux petites gorgées plus tard, elle toussota comme un cyclomoteur sur le point de rendre l’âme.

« Elle est glacée, oui... »

Ses yeux se brouillèrent de larmes. À cause de la toux, et de la peur, toujours présente. Elle ne comprenait pas ce qu’elle faisait là, ignorait tout ce qu’il avait pu se passer depuis que Vincent l’avait réveillée en catastrophe.

« Qu’est-ce que vous avez fait de monsieur De Chalon ? »

Elle gémit involontairement. Voilà qu’elle avait prononcé son nom. Une erreur monumentale, peut-être... Quoi qu’ils avaient dû embarquer leurs affaires, et... Flûte de zut, ils connaissaient leurs noms, et tout le reste, depuis bien longtemps, c’était évident.

« Je peux vous appeler Madeline ? »

Voilà. Confirmation. Elle haussa vaguement les épaules. C’était lui le geôlier.

« Il va bien. On est en train de lui montrer des choses, et de négocier. Il a demandé à ce qu’il ne vous soit fait aucun mal. »

Madeline renifla et expira en toussotant de nouveau.

« Henrik, va fumer plus loin ! » ordonna subitement Mars.

De l’autre coté des barreaux, le garde bougonna mais s’éloigna du rectangle jaunasse.

Madeline ne songea pas à l’en remercier. Pas plus que pour l’eau. Tout ce qu’elle voulait, c’était lire l’avenir, afin de savoir si oui ou non elle allait souffrir. Si oui ou non elle allait mourir ici, loin de sa terre natale et des siens. Quelle horreur. Finir comme ça.

« Je vais vomir... »

Il ne bougea pas. N’avait-elle pas un récipient entre les mains ? Salopard. De la sollicitude, mais pas trop.

« Me rendormir... » murmura-t-elle.

Oui, voilà. Je vais me rendormir, et quand je me réveillerai, je serai à ma place, la voix du chef de la sécurité nous dira que tout va bien, que le tunnel a été réparé... Mesdames et messieurs, bienvenue à bord. Attention au départ.

« Madeline ? »

Sa tête roula d’elle-même sur ses épaules, aggravant sa sensation de tournis.

« Quoi ? gronda-t-elle.

– Respirez à fond, et buvez encore un peu d’eau.

– Ça va me faire du bien, c’est ça ? »

Mais il ne répondit pas. Ses coudes posés sur ses genoux, son regard se perdit dans le vague, sur un coin de matelas. Elle leva quant à elle les yeux au plafond et s’efforça de suivre son judicieux conseil, consistant à inspirer, expirer... inspirer, soupirer... Une gorgée d’eau glacée. Une grimace. Et on reprend : inspiration...

« C’est vous, l’accident de SUB ? »

Il accrocha son regard en biais.

« On a fait sauter une section de tunnel.

– Pourquoi ?

– Pour vous intercepter.

– Pourquoi ? insista-t-elle sur un ton plus emporté. Merde ! Vous pouviez pas prendre rendez-vous, comme tout le monde ?! »

Il baissa la tête mais elle avait aperçu un début de sourire, juste avant.

« Je vous fais marrer ?

– Non. »

Il avait répondit tout à fait sérieusement, son sourire complètement effacé, mais elle balança l’écuelle dans un coin de la cellule.

« Tu t’en sors, avec la dame, Mars ? ricana le garde.

– Occupe-toi de ton cul ! »

Ce soudain éclat de voix lui vrilla les tympans. Elle plaqua ses mains sur ses oreilles, se concentra à nouveau sur sa respiration. Sur les battements de son cœur, résonnant contre ses tempes. Rendez-moi ma vie, ma maison, ma sœur, mon train-train quotidien... Pitié... Je ne veux pas être là, je ne suis pas de ceux qu’on arrache à la normalité pour des histoires de, de, de, de relations internationales conflictuelles, qu’en sais-je ? Je ne suis pas une politicienne, je suis juste la petite Madeline... de passage... Bilingue, et pacifiste...

« Mad...

– Je veux rentrer chez moi... » exigea-t-elle dans un souffle.

On aurait dit une sorte de formule magique destinée à faire sortir un bon génie de la lampe, ou du fond des toilettes, peu importait tant qu’il exauçait les vœux. Mais seul Mars répondit à son invocation :

– Je sais, je suis désolé. »

Elle grogna. Ben tiens, voilà qu’il est désolé.

Percevant du mouvement, elle entrouvrit sa carapace. Son inconnu du transcontinental avait attrapé la lampe par l’anse avant de se lever, et repoussait du pied la caisse, en direction de la porte. À l’idée de se retrouver à nouveau seule dans cette cage sombre, elle fut saisie d’angoisse :

« Attendez ! »

Il s’immobilisa, tourné vers elle, une main empoignant un des barreaux de la porte. Il leva la lampe à huile à hauteur d’épaules :

« C’est ça que vous voulez ? Je peux pas vous la laisser, Mad.

– Mais vous... Vous pouvez rester un peu, non ? »

Elle lut l’étonnement sur ce qu’elle pouvait discerner de son visage. Elle se rendit compte qu’elle s’était tortillée pour se lever, sans parvenir à autre chose qu’à une position intermédiaire : un genoux sur le matelas, l’autre au sol, le corps irrémédiablement aimanté au mur.

« Nom d’un petit bonhomme, qu’est-ce que vous m’avez fait ?

– On vous a endormi avec une fléchette anesthésiante.

– Quoi ? Comme un... comme un éléphant ? »

D’un coup de pied, il replaça la caisse à son emplacement initial, fit un pas dans cette direction.

« Vous feriez mieux de rester assise. Vous vous sentirez mieux dans quelques heures. »

Elle s’affala sur le matelas, tandis qu’il se réinstallait sur la caisse, posant à nouveau la lampe sur le sol.

« Quelques heures... Merveilleux.

– Vous auriez peut-être préféré qu’on vous colle une balle entre les deux yeux ? »

La mâchoire lui en tomba. Elle s’aperçut cependant qu’il regretta ses mots, aussitôt les avoir prononcés. Par crainte de l’entendre geindre ? Quoi d’autre ? Hé bien il fut desservi :

« C’est ce qui était prévu ? » demanda-t-elle avec un sang-froid extraordinaire.

Extra : en dehors. Ordinaire : de l’ordinaire.

« Non, répondit-il. C’est juste qu’on n’est pas toujours d’accord sur les méthodes.

– Et sur les objectifs, à ce que j’ai pu comprendre. »

Il ne nia pas. Elle ignorait encore si c’était ou non une bonne nouvelle, mais le groupe de terroristes, s’il s’agissait bien de cela, semblait affaibli par les dissensions internes. Mars joignit ses mains fermement. Comme il avait agrippé l’accoudoir dans le SUB. Un homme très expressif que celui-là. Angoissé. Morose, aussi.

Elle remarqua seulement à cet instant qu’il avait troqué sa veste, tout ce qu’il y avait de plus banal, contre une saharienne vert foncé, ornée d’écussons. L’un d’eux représentait un aigle aux ailes déployées, à l’intérieur d’un cercle d’or, sur fond noir.

« Vous êtes aviateur? »

Il la transperça de ses yeux clairs. Elle s’écrasa. Il ne fallait pas qu’elle oublie que c’était lui le geôlier, et que même si c’était parfaitement déloyal, il avait tous les pouvoirs. Dont celui de la bâillonner si elle posait trop de questions. De la laisser seule, dans le noir. À la merci de ce Henrik.

« On va vous garder ici, le temps de s’assurer que votre patron coopère. On ne vous fera pas de mal. Je m’en assurerai moi-même. D’accord ? »

Elle acquiesça.

« Il tient à vous, au moins ?

– Comment dire... Vous auriez mieux fait d’enlever sa femme et ses enfants, mais je pense que, si vous aviez pu, vous ne vous seriez pas gênés... Vous savez, je n’appartiens pas à l’AdN. Je n’étais là que pour accomplir mon service annuel... Je ne sais même pas pourquoi il a tenu à ce que je l’accompagne, hormis le fait que je sois bilingue. Je n’ai aucune expérience, je n’y connais quasiment rien en relations internationales...

– Vous avez quelque chose, songea-t-il tout haut, mais sans réelle volonté de l’interrompre.

– Je vous demande pardon ?

– Les cheveux noirs, lisses. Des traits presque orientaux. Vous êtes mince, élégante naturellement... Je suis sûr que vous avez beaucoup plu aux viléniens que vous avez rencontrés.

– Vous croyez ? Oui, peut-être. Je ne sais pas...

– Ça ne les a pas empêché de vous balader.

– Je ne comprends pas...

– Les documents qu’ils vous ont remis sur l’accident nucléaire, les épidémies, les camps de réfugiés : tout est bidon. »

Elle resta un moment figée, l’air interdit. C’était là qu’elle était tombée, alors ? Dans un repaire de théoriciens du complot ?

« Non... bredouilla-t-elle. Non, nous sommes allés dans un hôpital à l’ouest de la Strogosy, nous avons vu des victimes de radiations. C’était affreux, comment pouvez-vous remettre ça en cause ? Et les photos de la centrale, et ces pauvres gens, en quarantaine...

– La centrale nucléaire a explosé, la coupa-t-il vraiment, cette fois : après trois mois d’inactivité.

– À ce que j’ai compris, elle venait d’être remise en service.

– Faux. Trois mois, c’est le temps qu’il leur a fallu pour retirer le matériel hautement radioactif contenu dans le noyau. Ensuite ils l’ont fait péter. »

Madeline secoua imperceptiblement la tête. Ces gens-là étaient tellement excessifs. Réalisait-il l’énormité de ses allégations ? Voyons ! Quel gouvernement, quelle république, serait capable de provoquer volontairement une telle catastrophe, sur son propre sol ? Dans quel but ? Y avait-il la moindre raison valable à cela ?

C’est alors qu’une phrase lui revint, prononcée par Vincent Jamin De Chalon, pendant la visite guidée d’un camp de réfugiés : « La vitrine est impeccable. »

Elle lui avait demandé ce qu’il entendait par là mais Vincent s’était contenté de balayer sa propre remarque d’un geste. Sous le tapis, on n’en parle plus. Un tour de passe-passe extrêmement efficace, car elle n’y avait plus repensé. Jusqu’à cet instant.

L’AdN avait envoyé des observateurs sur place pour s’assurer que toutes les mesures visant à atténuer les conséquences de la catastrophe nucléaire de Strogosy avaient été prises, et pour enquêter sur la région confrontée à la maladie d’Ohkima. C’était le nom d’un vent chaud, qui naissait dans le désert du Chîntam, au pays du Soleil Rouge. Son souffle puissant se faufilait entre les sommets les plus escarpés de la cordillère de Laurenz, s’élevait, retombait, tourbillonnait, libérant sur son passage des spores infectieux prisonniers des glaces depuis des millénaires, pour les disperser dans les vallées, de l’autre côté de la cordillère, au sud-est de la Vilénie. Cette maladie causait de graves lésions pulmonaires et respiratoires, et toutes sortes de symptômes qui à leur seule évocation donnaient à Madeline des sueurs froides et des palpitations. Heureusement, l’infection ne se transmettait pas d’homme à homme, et sa propagation s’avérait restreinte.

Qu’avait dit Vincent, à ce propos ? Quelque chose qui ressemblait à : « Ils sont décidément doués pour conserver les calamités à l’intérieur de leurs frontières. »

« Il parlait du nuage radioactif... murmura-t-elle.

– On a envoyé des drones pour prendre des photos, et mesurer les taux de radiation à l’intérieur de la zone d’exclusion, juste avant qu’ils mettent en place leurs boucliers magnétiques, enchaîna Mars. Les données qu’on a récupéré sont partielles, mais elles contredisent très sérieusement celles que la Grande République a décidé de partager avec le reste du monde. Ça n’a rien d’un accident. La région a été rayée de la carte volontairement. »

Transie de froid, Madeline replia ses jambes contre elle. Si ne serait-ce qu’un dixième de ces terrifiantes accusations pouvait prétendre à entrer dans le domaine du concevable, si... admettons que tout cela soit vrai ! Ça ne lui semblait pas justifier sa présence dans une cellule au fin fond de nulle part. En tout cas, cela expliquait pourquoi ils avaient enlevé Vincent. Quelque part dans ce bunker, à une table, entourée de théoriciens terroristes, il consultait ces données partielles, et négociait ce qu’il y avait à négocier dans une telle situation. Elle imaginait qu’ils allaient se servir de lui pour faire éclater la vérité (leur vérité) au cœur de l’Alliance des Nations. Et ainsi provoquer... un chaos inimaginable.

« Je ne vous demande pas de me croire.

– Alors pourquoi vous me dites tout ça ?

– Pour que vous sachiez que ça n’a rien de personnel. C’est plus grand que vous, et que nous tous réunis. Bien plus grand. »

Madeline l’observa, à la lueur de la lampe à huile. La situation lui échappait totalement, mais elle était apparemment loin d’être la seule dans ce cas.

Ça le dépasse, lui aussi, songea-t-elle. Fais une croix dessus, et pense à la cause !

« De qui parliez-vous, tout à l’heure ? J’ai entendu une femme avec qui vous vous disputiez. »

Mars jeta un œil du côté de la porte. Henrik, le garde, n’était pas visible, et l’odeur de fumée de cigarette flottait comme un vague souvenir dans l’atmosphère humide des lieux. Il réfléchit. Peut-être hésitait-il à trop en dire ?

« Mon frère, avoua-t-il cependant.

– Il était là-bas, dans la zone d’exclusion ?

– Il y est allé, mais n’en est pas revenu.

– Que lui est-il arrivé ? »

Pas de réponse. Elle comprit qu’il n’en savait rien, et que cela contribuait à creuser ses rides d’expression, au niveau du front. L’angoisse. Depuis combien de temps n’avait-il pas de nouvelles, bonnes ou mauvaises, de son frère ?

Elle pensa à sa propre sœur. Sa famille, ses amis. À leur angoisse, qui ne tarderait pas à les saisir. Ils allaient tout faire pour la retrouver, grâce à l’Alliance des Nations, et leurs immenses ressources en matériel et en effectif. Vincent Jamin De Chalon était un homme important, au sein de l’organisation. Quelqu’un d’intelligent. Il saurait démêler le vrai du faux, et trouver un accord avec ce groupuscule. Les balader, s’il le fallait. Gagner du temps, jouer leur jeu jusqu’à ce que les gentils soient hors de danger des méchants.

Il avait déjà demandé à ce qu’il ne lui soit fait aucun mal. Sauf que Mars lui avait demandé si cet homme, si important, et intelligent, tenait tant que ça à elle. À sa petite Madeline. Simple citoyenne bilingue, adénienne temporaire. Insignifiante petite Madeline.

Elle renifla et s’essuya les yeux d’un revers de manche.

« Je vous apporte une couverture », lui dit Mars en se levant, pour se diriger à nouveau vers la porte.

Elle voulut le retenir, en savoir un peu plus, mais tout était déjà embrouillé dans son esprit. Elle avait peur, froid, et mal à la tête, son corps était engourdi, perclus de courbatures, et tout ce qu’elle put articuler fut un misérable « Sortez-moi de là... », que le couinement sinistre de la porte recouvrit sans pitié.

 

 

Chapitre trois

 

La fréquence des repas que les gardes successifs lui faisaient passer entre les barreaux lui donnait une idée du temps écoulé depuis son arrivée. Trois jours. Personne ne l’avait touchée, à son grand soulagement. Personne ne lui avait d’ailleurs adressé la parole, comme il était d’usage de le faire avec un être humain. Sauf quand elle en prenait l’initiative. Pour quémander un bout de pain supplémentaire, un bout de savon, une serviette, une brosse à dents. Le minimum vital, auquel ils n’avaient pas véritablement pensé. Elle se sentait comme un animal sauvage à qui on balance ses rations journalières, et qu’on garde en cage pour épater la galerie.

Sauf que point de galerie à épater. Point de représentation programmée, sur la piste de cirque, de cercle de feu à traverser, sous les ordres du dompteur, armé de son fouet. Ce qui n’était pas un mal, après tout. Mieux valait être considérée comme une valeur marchande, plus ou moins précieuse, à conserver intacte le temps nécessaire à... l’opération.

De Chalon était reparti pour l’Hexagonie, elle l’avait su par hasard en tendant l’oreille du côté de la porte, au-delà des barreaux. Accompagné d’une certaine Jo. Josépha, Joelle, Joséphine ? Dont les membres du groupe attendaient des nouvelles avec appréhension, au début. Puis de plus en plus d’impatience.

Elle avait demandé à Henrik où se trouvait Mars.

Le garde avait ricané, mais avait tout de même daigné lui répondre :

« On l’a envoyé larguer un colis chez des amis. Il devrait être là dans la soirée, s’il s’est pas fait descendre. Pourquoi ça, ma jolie, t’en pince pour lui ? »

Elle avait reculé dans l’ombre sans répondre. La soirée s’était écoulée, semblable aux précédentes. Puis la nuit, interminable, entrecoupée de bruits de pas, d’éclats de voix, de chatouillements sur son corps, de réveils en sursaut, suivis de démangeaisons. Dès la première nuit, elle avait supplié sur la pointe des pieds qu’on la débarrasse des bestioles qui se baladaient dans sa cellule. Un garde lui avait assuré qu’elle n’avait rien à craindre, qu’il s’agissait probablement d’une petite araignée, mais face à sa détresse, il lui avait fait apporter un sommier, et s’était lui-même chargé de pulvériser un produit très odorant sur les murs, dans les coins et tout autour de la porte, tandis qu’un garde la tenait en joue dans le couloir. Un répulsif très efficace contre les cafards, les blattes, et tout ce qui y ressemblait, avait-il promis.

Ça les avait tellement fait rire, qu’elle passa le reste de sa nuit emmitouflée dans sa couverture, recroquevillée sur son matelas surélevé, à pleurer et à implorer l’Invisible de lui rendre sa liberté.

 

Elle entrouvrit ses yeux bouffis, en plein milieu de la nuit. Quelque chose sur son bras, quelque chose d’énorme ! Elle bondit comme un boulet éjecté d’un canon, mais sans émettre davantage qu’un cri étouffé. Une main plaquée sur sa bouche, un faisceau de lumière dirigé sur ses yeux, elle resta en apnée le temps de comprendre qu’elle avait non pas à faire à un insecte mutant d’un mètre quatre-vingt mais à...

« Mars ? » chercha-t-elle en s’en assurer, les paupières clignotantes et la voix emprisonnée à l’intérieur de sa gorge.

Il ôta son casque, muni d’une lampe frontale, qu’il déposa sur le matelas. Malgré les traînées lumineuses imprimées sur ses rétines, elle put l’apercevoir vaguement, son index posé sur ses lèvres. Alors elle hocha la tête, et il retira sa main.

« Vous me faites confiance ? chuchota-t-il.

– Oui », lui assura-t-elle aussitôt.

Sans réfléchir. Elle avait détesté sa trahison, après ses petits sourires charmeurs dans le SUB, juste avant l’accident, et la discussion qu’ils avaient eu à son réveil ici, mais les trois jours qui avaient suivis avaient été les pires de toute son existence. Vincent n’était pas revenu la chercher, il n’avait pas envoyé de troupe armée pour la libérer, sa famille devait se morfondre d’inquiétude, à se demander ce que fabriquait l’AdN, leur gouvernement, le monde entier, s’ils avaient la moindre idée de ce qu’il lui était arrivé, à elle et à Vincent, bien sûr ! Si celui-ci n’avait pas été descendu, par cette Jo ! Si elle n’avait pas été arrêtée, et si Vincent, guéri de ses blessures, ne l’avait pas oubliée, tout heureux de retrouver sa petite famille ! Et s’il était tombé dans le coma ? Ou s’il était devenu amnésique ? Tandis que pour elle les heures se succédaient, et que rien ne se passait !

« Respirez, Madeline. »

Elle déglutit sa salive difficilement, et respira avec application. Elle l’avait détesté, mais il était là, lui. Il était revenu pour la sortir de cette prison.

« Mettez ça. »

Elle s’extirpa de sa couverture, et avisa le tas de vêtements que Mars avait déposé près d’elle juste avant de la réveiller. Elle ne se fit pas prier pour enfiler le pull en laine et le manteau qu’il avait apporté, et pour troquer ses bottines, qu’elle n’avait que rarement quitté à cause des insectes, pour une paire de chaussures de randonnée, chaude et confortable, qu’elle laça fébrilement.

Mars patienta, près de la porte, guettant le moindre signe d’activité alentours. Il portait un sac sur son dos, et avait dégainé un pistolet un peu particulier. Probablement une arme silencieuse, capable de décocher des fléchettes anesthésiantes à bonne distance.

Quand elle eut terminé, il s’approcha pour récupérer sa lampe frontale, fixée à son casque d’aviateur. Elle se retint de tomber dans ses bras quand il lui fit face pour poser sa main sur son épaule, dans un geste rassurant, qu’il accompagna d’un hochement de tête et d’un regard appuyé. Elle grimaça un sourire. Une terrible anxiété l’envahit quand il éteignit la lampe, mais disparut dès qu’il la prit par la main.

 

Les lieux étaient silencieux, déserts. Faiblement éclairé par des ampoules suspendues à une guirlande de fils électriques, courant le long des couloirs.

Ils contournèrent la sentinelle, endormie par une flèche, plantée dans sa nuque. Puis il la guida

jusqu’à un croisement. S’assurant qu’il n’y avait personne, il s’engagea sur la gauche, puis encore à gauche à l’intersection suivante. C’était un nouveau passage, plus sombre, rendu également plus étroit par une accumulation de caisses mystérieuses. De la paille crissait sous leurs semelles, une odeur d’humidité stagnante chatouilla les narines de Madeline. Elle entendit alors un ronflement à travers une porte métallique entrouverte, serra plus fort sa main moite dans celle de Mars.

Finalement ils atteignirent une série d’échelons fixés à la paroi, s’enfonçant au-delà du plafond dans un tunnel vertical. Mars scruta les deux extrémités du couloir encombré, tout en ôtant à nouveau son casque. Il l’enfonça sur la tête de Madeline, en boucla les lanières et ralluma la lampe frontale. Il ferma un œil, lui faisant signe de regarder vers le haut.

« La trappe est ouverte, là-haut. Soulevez-la pour passer, mais tenez-la bien. Si vous la laissez tomber d’un côté ou de l’autre, ça réveillera tout le monde ici, d’accord ?

– D’accord...

– Allez-y. »

Dans un souffle, elle se plaça face aux barreaux et agrippa celui qui se trouvait juste au-dessus de sa tête.

« Vous me suivez ? s’enquit-elle en marquant un temps d’arrêt.

– Qu’est-ce que vous voulez que je fasse d’autre ? »

 

Franchir la trappe tout en l’empêchant de basculer s’avéra un exercice beaucoup plus simple en théorie qu’en pratique. Elle dut s’aider de son épaule droite pour la soulever, poussant sur son bras gauche qui trouva un appui sur le rebord du tunnel. Elle se retrouva assise en haut de l’échelle, agrippant fermement la lourde trappe des deux mains. Elle se voyait mourir, écrasée par le poids de ce truc, à moitié dehors et à moitié dedans... Elle s’y était prise comme un manche. Si elle glissait sur un des derniers échelons, malgré les semelles antidérapantes de ses nouvelles chaussures et la rouille dévorant le métal, c’en était fini. Et si elle poussait trop fort, la trappe allait se fracasser de l’autre côté et réveiller tout le monde.

C’est alors que Mars se faufila entre ses deux jambes, pour retenir la trappe. Elle en profita pour se hisser à reculons sur la terre ferme, ou plutôt le sol poussiéreux d’une usine dont il ne restait que quelques cadavres de machines industrielles, et le squelette d’une chaîne de montage. Le temps qu’elle se mette debout et trouve le meilleur moyen de l’aider, il s’était faufilé à sa suite et refermait le battant sans bruit.

Elle se frotta les mains. À travers les vitrages brisés, elle vit que le jour se levait.

« Éteignez la lampe », lui ordonna-t-il en allant récupérer un sac à dos, semblable au sien mais plus petit, caché derrière une machine désossée.

Elle tâtonna son couvre chef à la recherche de l’interrupteur, qu’elle actionna avant de passer sur son dos le sac qu’il lui remit. Sans attendre, il s’éloigna. Son allure était rapide, mais assurée. Elle s’élança pour rattraper son retard et calqua son pas sur le sien.

Ils traversèrent en silence des friches industrielles, longeant les bâtiments encore debout, lorsque c’était possible, franchirent une série d’obstacles composée de rails déboulonnés, d’une tête d’attelage et de débris divers, de bois et de tôle, puis Mars se faufila dans l’ouverture d’un grillage éventré et le maintint soulevé à son attention. Madeline le remercia et le suivit sur un chemin de terre. Elle se sentait beaucoup plus essoufflée qu’elle n’aurait dû l’être, et faiblarde. L’anesthésiant qu’ils lui avaient administré la nuit de l’enlèvement chez les Leitner avait depuis longtemps cessé de faire effet, alors pourquoi ? Ils la nourrissaient plutôt bien. Elle s’était même fait violence pour marcher dans sa cellule, en rond, en large et en travers, au moins une heure par jour, en se fiant uniquement à son horloge interne, et à faire quelques exercices pour garder un minimum la forme... Ne pas se laisser aller. S’occuper le corps plutôt que de ressasser les mêmes pensées dans son esprit.

« La nourriture », réalisa-t-elle dans un murmure, que Mars n’entendit pas, ou qu’il fit mine de ne pas avoir entendu.

C’était donc ça. Ils devaient... Ils avaient dû la droguer tous les jours pour qu’elles se tiennent tranquille. Une précaution bien inutile. Elle, la discrétion même, l’effacement personnifié...

Le long du chemin de terre, s’éloignant de l’usine, du bunker, et de sa cellule, ET de leurs ennemis désormais communs, elle commença à perdre du terrain sur Mars.

Il s’arrêta alors qu’elle se trouvait à une dizaine de mètres derrière lui. Arrivée à sa hauteur, il lui demanda de lui faire passer son sac à dos. Ce qu’elle fit. Il lui fit signe d’attendre, s’enfonça dans un amas de végétation chétive, souleva une bâche verte qu’il plia et enroula, de sorte qu’elle tienne dans le coffre de la voiture ainsi découverte, avec leurs deux sacs.

C’était une Alfonsia. Une petite vieille d’au moins trente ans, conçue pour les masses populaires sans le sou, dans les usines daroniennes. Le strict minimum sur quatre roues. D’une fiabilité à toute épreuve. Grise, comme un ciel d’automne.

Mars s’installa au volant. Le moteur démarra sans à-coup. Il s’avança sur le chemin et se pencha pour lui ouvrir la portière.

« Si vous voulez bien vous donner la peine. »

Elle voulut bien.

 

 

Chapitre quatre

 

« Je pensais que vous alliez me bombarder de questions. »

Elle quitta la route des yeux un bref instant, pour lui jeter un œil vide. Les panneaux indicateurs lui avaient appris qu’ils se trouvaient au Bellande, et ses connaissances en géographie qu’ils se dirigeaient vers le sud.

« Vous me ramenez chez moi », dit-elle d’un ton étrange, le regard perdu dans la campagne plate, hérissée de maisons aux toits pentus, de moulins et d’éoliennes.

Ni une question, ni une affirmation, mais quelque chose entre les deux. Dites-moi que vous ramenez chez moi, c’est ce que vous êtes en train de faire, non ? Pitié. J’ai raison ?

« Si c’est ce que vous voulez. »

Elle reporta de nouveau son attention sur lui, de façon plus soutenue, mais sans animosité.

« Qu’est-ce que je pourrais bien vouloir d’autre ? »

Il ne répondit rien, absorbé par la route se déroulant sous les roues de l’Alfonsia. Le moteur ronflait, au maximum de ses capacités, ce qui correspondait à peu près à la limite de vitesse à ne pas dépasser sur les interminables routes nationales du Bellande.

« Et vous, qu’est-ce que vous voulez ?

– Quitter le pays, déjà.

– Vous êtes d’ici ? »

Il acquiesça sombrement. Elle ignorait encore tout des raisons qui l’avaient poussé à le faire, mais devinait que c’était un déchirement, pour lui, de fuir sa patrie. Si c’était effectivement ce qu’il était en train de faire...

« Et ensuite ?

– Ensuite on va trouver un endroit où passer la nuit, et vous pourrez contacter votre famille.

– Mon portable ?

– Ils l’ont détruit.

– Et vous, vous en avez un ?

– Non. Trop risqué. J’utilise les lignes fixes. »

Elle croisa les bras, fronça les sourcils. Elle observa d’un air absent sa main droite crispée sur le volant. Cela lui rappela la façon dont il s’était comporté dans le SUB, juste avant l’accident. Ou plutôt l’attentat, perpétré par son groupe de terroristes. De rebelles, de résistants, peu importait comment ils se considéraient eux-mêmes, et leurs objectifs. Elle n’appréciait pas leurs méthodes, point. Et à le voir si renfermé, à l’entendre, elle craignait d’en être encore une fois la victime.

Que préparait-il ? L’avait-il vraiment libérée ?

« Vous attendez quelque chose de moi. »

Il soupira. Comme s’il regrettait de ne pas l’avoir assommée et enroulée dans la bâche au fond du coffre entre les deux sacs à dos.

« Je vous expliquerai tout quand on aura passer la frontière, d’accord ?

– Oh non, Mars. C’est trop de suspense. Il faut que vous m’en disiez un peu plus. »

Il quitta la route des yeux, une ligne droite, qui lui permit de s’attarder sur le regard suppliant de Madeline :

« J’aurai un immense service à vous demander. Vous pourrez refuser. De toute façon, même si je le voulais, je ne pourrais pas vous forcer la main.

– C’est à propos de votre frère ? »

Concentré à nouveau sur sa conduite, il prit une profonde inspiration, et d’un geste nerveux de la main droite, se frotta les yeux. Elle avait vu juste. Et si c’était pour lui un déchirement de fuir son pays, l’idée de ne plus revoir son frère le faisait souffrir bien davantage.

À peu près rassurée sur le sort qu’il lui réservait, grâce au choix qui s’offrirait à elle, elle décida de le laisser tranquille. Il devait rester vigilant, au cas où ils seraient poursuivis. Et puis elle le sentait rompu de fatigue. Depuis combien de temps n’avait-il pas fermé l’œil ?

Toutes ces péripéties pour finir à la morgue ? La voiture encastrée dans un platane, ou enfoncée dans la vase au fond d’un canal ? Non merci.

Vraiment, sans façon...

Le déluge de pluie qui s’abattit sur la carrosserie de l’Alfonsia sortit Madeline de sa somnolence. Sa mâchoire se referma avec un claquement sourd. Elle dût s’humidifier la langue et le palais, tant sa bouche était sèche, et se remit d’aplomb sur son siège, étirant ses jambes et ses longs bras autant que faire se peu dans l’espace réduit de l’habitacle, bâillant deux ou trois fois à s’en décrocher la mâchoire.

Les essuies-glaces fonctionnaient à plein régime. À travers la vitre du côté passager, le paysage brouillé défilait rapidement. Le changement lui sauta néanmoins aux yeux. Le plat Bellande, humide et terne, semblait bien loin derrière eux. La route formait désormais un ruban, serpentant entre les monts aux sommets enneigés et les vallées tapissées de pins immenses.

« Mince alors... J’ai dormi combien de temps ?

– Ça doit faire quatre heures que vous sciez du bois. »

Elle fixa le profil de Mars avec stupéfaction, remettant en fonction ses glandes salivaires pour faire passer la sensation cartonneuse dans sa bouche. Elle remua ses orteils dans ses grosses chaussures. Malgré la température agréable qui régnait dans l’habitacle, elle souffrait de quelques raideurs, aussi ténues que persistantes, depuis sa brève nuit chez les Leitner. Une petite danse sur le bord de la route en viendrait probablement à bout, mais elle doutait qu’il lui octroie cette liberté.

« C’est une plaisanterie ?

– Non. Facile quatre heures.

– Mais je... Je n’ai pas ronflé à ce point, si ?

– Oh ça, non, juste un peu. Sinon, je vous aurais enfermée dans le coffre... »

Elle ne releva pas. Cet homme mesurait la portée de ses réparties avec un temps de retard. Ce n’était pas la première fois que ses paroles devançaient sa pensée, et certainement pas la dernière, malheureusement.

Vous auriez peut-être préféré qu’on vous colle une balle entre les deux yeux ?

De là à passer aux actes... Sans parler d’assassinat, avait-il déjà ligoté, bâillonné, enfermé quelqu’un dans le coffre d’une voiture ? Une femme ? En était-il seulement capable ?

« Il y a une gourde à côté de vous, dans le vide-poche. »

Elle avisa la-dite gourde avec circonspection. Finalement elle s’en empara, dévissa le bouchon et en huma subrepticement le contenu.

« Vous n’avez rien d’alcoolisé ?

– Non. Désolé. »

Elle avala deux gorgées d’eau fraîche. Plate, sans saveur.

« Un bonbon à sucer, quelque chose dans le genre ?

– Peut-être dans la boîte à gants. »

La voyant agiter la poignée en vain, Mars se pencha et donna un coup sur le bas du compartiment, dont le contenu manqua se répandre sur les genoux de sa passagère. Celle-ci retint l’avalanche de justesse, repoussa divers objets dans le fond avant de commencer sa fouille. Elle mit la main sur une vieille paire de lunettes de soleil, une lampe torche, une pince multiprise, un tract illisible, les papiers du véhicule, une carte routière et un emballage vide de cerneaux de noix.

Elle referma donc la boîte à gant, pour se rabattre sur la gourde. Elle en vida les trois quart, puis s’enquit :

« Où sommes-nous ?

– À trente kilomètres de la frontière. »

Elle l’observa du coin de l’oeil. Il paraissait un peu plus serein. À moins qu’il ne soit simplement sur le point de s’endormir à son tour, après tous ces kilomètres avalés à côté d’un bûcheron à la bouche béante ? Il croisa son regard et lui adressa un sourire. Cela ne dura qu’une seconde et demie, mais rappela à Madeline pourquoi elle avait flashé sur lui, dans le SUB. Abstraction faite des circonstances, et de ce dont il était ou non capable dans l’absolu, elle le trouvait toujours aussi séduisant. Elle ne l’en détestait que davantage.

« J’ai faim, pas vous ? dit-il.

– Je mangerais un berger et son troupeau, avoua-t-elle.

– Ça peut attendre une petite heure ?

– Maintenant que vous m’avez ouvert l’appétit... » commença-t-elle en l’observant toujours, attentivement.

Elle se détourna côté passager juste avant qu’il ne se méprenne.

Il l’avait enlevée, séquestrée, abandonnée, puis libérée. Non par humanité, mais pour la soumettre à un chantage, plus qu’à un véritable choix, c’était à craindre. Voilà de quoi il était capable.

Tout avait pu être prévu à l’avance par lui. Seul dans son coin, par pur égoïsme, il avait fomenté ce plan machiavélique : se faire passer pour le gentil de la bande, gagner ainsi sa confiance, achevant de la convaincre en la faisant évader de ce sordide sous-sol. Tout cela pour sortir son frère du pétrin. Un homme dont elle ignorait absolument tout, si ce n’est qu’il appartenait lui aussi à ce groupuscule de criminels...

Pire que tous les autres, si ça se trouve.

 

Elle garda un long moment son front appuyé contre la vitre, le regard et les pensées perdues entre les monts et vallées, le long de la route sinueuse.

Le ciel s’était éclairci quand Mars s’engagea sur une aire de repos, équipée d’une minuscule station-service, d’une épicerie et d’un garage.

À peine avait-il stoppé l’Alfonsia à la pompe qu’elle en descendit. Elle avait vraiment besoin de se dégourdir les jambes. Si cela ne lui plaisait pas, il n’avait qu’à l’assommer et l’enfermer dans ce fichu coffre jusqu’à destination.

Elle s’avança du côté de la route, visiblement très peu fréquentée. Ils se trouvaient au fond d’une vallée boisée. Un vent vif et glacial y rugissait, dissipant énergiquement les nappes brumeuses. Un rayon de soleil lui caressait la peau. Elle fit quelques pas, les mains dans les poches, sous le regard de Mars, à n’en pas douter, qui remplissait le réservoir de l’Alfonsia.

Fuir ici, maintenant ? Même si un véhicule passait, prendrait-elle le risque de le héler, de lui couper la trajectoire ? Quitte à se faire rouler dessus, à provoquer une sortie de route, ou dans le moins pire des cas à effrayer le conducteur, qui après un simple écart, laisserait en plan cette foldingue dans un grand coup d’accélérateur ? Et alors, que ferait-elle ?

Réponse A : je prends mes jambes à mon cou et je m’enfonce dans la forêt, en évitant soigneusement de me faire dévorer par une meute de loups ou déchiqueter par un ours.

Réponse B : je remonte dans la voiture et reprends mon mal en patience. Non sans avoir demander pardon à Mars, pour cette initiative des plus hasardeuses.

Pardon, Mars. Je tenais seulement à tester un scénario un peu différent de celui que tu m’as proposé. Je ne recommencerai pas. Promis.

Elle se tourna du côté de l’épicerie en soupirant. Apparemment ils étaient les seuls voyageurs de passage sur cette aire de repos. Une motobylette mal dissimulée sous une bâche déchirée (qui lui rappela celle qui était roulée en boule dans le coffre de l’Alfonsia) et appartenant certainement au gérant du coin, ou un de ses employés, attira son attention. Avec ça, elle pourrait parcourir quelque chose comme dix kilomètres avant de tomber en rade. À la seule condition que les clés se trouvent sur le contact et qu’elle parvienne à démarrer la bécane. À condition de la pousser au-delà de ses capacités. Le tout pendant que Mars, bien évidemment, serait occupé à papoter avec le caissier, de la pluie et du beau temps, comme s’il n’avait que ça à faire et à penser.

Non. La seule option qui se présentait à elle, c’était de s’en prendre directement à Mars. L’assommer, le ligoter, le bâillonner, sortir la bâche du coffre de l’Alfonsia, l’offrir au propriétaire de la motobylette pour remplacer celle qui recouvrait à moitié son bolide, caser Mars entre les sacs à dos, l’enfermer à double-tour, et rentrer chez elle en Hexagonie, où elle pourrait le remettre entre les mains de la gendarmerie.

Cet homme m’a enlevée et séquestrée ! C’est de la légitime défense !

Il reposa le pistolet sur son socle et se dirigea vers l’épicerie en sortant un porte-feuille de la poche latérale de son pantalon.

Elle leva ses bras très haut, joignit ses mains et étira les muscles de son dos. Puis, les mains calées au creux des hanches, marcha en rond une minute ou deux sur les gravillons en bord de route, avant de revenir vers l’Alfonsia.

Quand Mars s’installa derrière le volant, elle se trouvait de retour à sa place sur le siège passager, la mine renfrognée.

« Thé ou chocolat ? lui demanda-t-il un peu abruptement.

– Thé. »

Il lui tendit un gobelet chaud, posa l’autre sur la surface plane au centre du tableau de bord, puis sortit du sac en papier deux demi-pains garnis enveloppé dans des serviettes en papier.

« Poulet crudités, ça vous va ?

– Super », dit-elle en refermant sa main libre sur sa pitance.

Il fit passer le sac de l’épicerie entre les deux sièges pour le poser à l’arrière, sortit la clé de l’Alfonsia de sa poche et la fit tourner dans le démarreur. Entre le moment où il déballa son demi-pain pour en arracher une première bouchée, et où il s’engagea de nouveau sur la route, il balança une petite boîte sur le tableau de bord côté passager. Un paquet de bonbons à sucer au citron.

Elle baissa les yeux sur son gobelet de thé chaud et son demi-pain garni de poulet et de crudités.

Il lui en voulait d’avoir songé à fuir. Mais il était suffisamment conscient de ses actes pour ne pas le lui reprocher.

 

 

Chapitre cinq

 

Le passage de la frontière s’opéra sans la moindre anicroche.

Mars présenta leurs cartes d’identité à tous les deux, sans qu’elle sache s’il s’agissait des véritables ou bien de faux documents.

Cette interminable route et le silence qui s’était abattu entre eux la minaient complètement. D’un côté, elle voulait lever le voile sur tout ce qu’il tenait encore secret, de l’autre rester dans l’ignorance et rentrer chez elle. D’un côté : l’aider pour l’avoir fait évader de sa cellule. De l’autre : lui tourner le dos pour l’avoir attirer dans ce piège. D’un côté : le laisser décider de tout, jusqu’au moment fatidique du choix. De l’autre : lui faire quitter la route, au bord d’un précipice, et laisser le hasard décider. D’un côté : le cœur. De l’autre : la raison.

Ses petits pas de danse, en silence sur le fil du rasoir, la maintenaient dans un état second.

Le garde en poste du côté bellandais les observa attentivement, fit le tour du véhicule avec un chien dressé, contrôla l’intérieur de l’habitacle d’un coup d’œil, farfouilla dans le coffre une bonne minute, sous la bâche, dans les sacs à dos, avant de rendre les deux cartes à Mars et de les autoriser à circuler.

La voiture roula au pas jusqu’au poste suivant.

Le garde du côté helvécien les salua en se penchant du côté conducteur de l’Alfonsia.

« Monsieur, madame, bienvenue en Helvécie. Permettez-moi d’enregistrer vos identités. »

Mars lui remit leurs cartes, tout en répondant sereinement aux questions posées.

« S’agit-il d’un déplacement professionnel ?

– Non. Mon amie et moi venons rendre visite à une vieille connaissance.

– Combien de temps comptez-vous rester ?

– Pas plus de trois ou quatre jours. »

Madeline accueillit ces renseignements avec une curiosité qu’elle eut le réflexe de dissimuler au garde-frontière, lorsque celui-ci vint se pencher à nouveau du côté de Mars, leurs identités à présent enregistrées dans les archives de l’administration helvécienne.

Mon amie, allons donc.

Trois ou quatre jours ? C’était plus qu’il en fallait, beaucoup plus, même si Mars avait décidé d’attendre d’avoir traversé le pays pour enfin lui déballer l’entière vérité. Lui laisser ce mystérieux choix. Lui laisserait-il ? Qui était cette vieille connaissance ? Un spécialiste de la torture ? Un hypnotiseur maléfique ? Un enfant de six ans ?

En fait, Madeline, je n’ai pas de frère. C’est ma femme qui a été faite prisonnière par les viléniens. La mère de mon petit garçon. Léo : dis à Mad comme tu aimes ta maman, comme elle nous manque à tous les deux.

« Monsieur, madame, je vous souhaite un excellent séjour. »

La voix enjouée du garde, qui rendit les cartes à Mars, l’arracha à son cauchemar éveillé. Et lui, là ! Rien ? Aucune alerte ? Pas d’avis de recherche grinnelandais à son nom ? De mandat d’arrêt international lancé à l’encontre de son ravisseur ? C’étaient donc de fausses cartes, de faux noms ? N’avaient-ils donc pas de matériel assez sophistiqués pour détecter ce genre de contrefaçons ?

Ou alors... Un vol d’identité ? Mars avait trouvé deux personnes, peut-être deux vrais amis, qui leur ressemblaient, et... Qu’avait-ils fait d’eux ?

Elle fixa Mars. D’un geste irréfléchi, elle s’empara des cartes avant qu’il les glisse dans la poche de sa veste.

« Rends-moi la mienne, chéri, tu sais comme je déteste m’en séparer. »

Le temps suspendit son vol l’espace d’une poignée de secondes. Temps qu’elle mit à profit pour lire les noms et rapidement examiner les photos. Elle reconnut rapidement sa propre carte, aux couleurs de l’Hexagonie, celle qui lui avait été confisquée avec le reste de ses affaires par les terroristes. Identité et photo inchangées. Le coin inférieur droit légèrement corné, pas de doute, c’était l’originale. Cela lui fit un choc. Personne n’était donc à sa recherche ?

Elle entendit vaguement Mars remercier le garde-frontière, et lui souhaiter une bonne journée. Elle n’éveillait aucun soupçon. Chez personne. Son existence ne se résumait plus qu’au bon vouloir de...

« Marchal Drechsler, lut-elle, plaçant devant ses yeux la carte aux couleurs du Bellande. C’est votre vrai nom ? »

L’Alfonsia s’avança jusqu’à la barrière, qui se souleva majestueusement.

« À votre avis ? »

Elle frissonna aussitôt, de la tête aux pieds. De façon théâtrale :

« Je déteste ça.

– Quoi ?

– Qu’on me demande de jouer aux devinettes alors que je patauge dans le flou le plus complet depuis des jours ! Marchal Drechsler ! Est-ce que c’est votre vrai nom ?! Bon sang de bonsoir, donnez-moi un minimum d’informa...

– Oui, Madeline. C’est mon vrai nom, lui répondit-il un peu sèchement. On arrive dans dix minutes. Vous voulez bien patienter encore un peu ?

– Non !

– Je vous expliquerai tout, et vous pourrez appeler votre sœur...

– Je m’en fous ! explosa-t-elle. Je peux très bien l’appeler du poste-frontière, arrêtez-vous, ils ont bien un téléphone ! »

Elle frappa des deux poings sur le tableau de bord : « Zuuut, j’en ai assez ! Arrêtez-vous ! »

Un brusque écart de l’Alfonsia la projeta latéralement contre la portière. Les pneus ripèrent sur les gravillons du bas-côté et la voiture s’immobilisa dans une gerbe de poussière grise et blanche.

Une main crispée sur le tableau de bord, l’autre plaquée tout près de la manivelle du lève-glace, elle rouvrit les yeux l’un après l’autre.

À côté d’elle, Mars fixait droit devant la route sinueuse. Elle disparaissait un hectomètre plus loin entre les pins, dans un virage descendant. Au-delà de la cime des arbres s’élevaient de gigantesques montagnes enneigées. Les mains sur le volant, il gardait le silence, prisonnier de ses propres hésitations. Ses épuisantes tergiversations.

Elle ouvrit sa portière et bondit sur la terre ferme, prenant la direction du poste-frontière avec une furieuse détermination.

Elle avait basculé du côté de la raison, de SA famille, de SA vie. La frontière entre le Bellande et l’Helvétie ne s’étendait pas sur des milliers de kilomètres, ce qui signifiait que l’Hexagonie n’était pas très loin. Ils sauraient la renseigner. Lui indiquer la bonne direction, tant pis si elle devait aller à pieds. Sa fureur la réchaufferait, la soutiendrait jusqu’à ce qu’une bonne âme veuille bien la prendre en pitié et lui faire une place dans son véhicule.

Elle poussa un cri de rage quand une main se referma sur la sienne pour la faire s’arrêter.

Mars la dépassa et se posta face à elle.

– Mad... 

– Non ! Non ! Ça suffit ! »

Elle serra les dents, se retenant de le taper. Il lui avait volé sa liberté après lui avoir fait croire le contraire. Elle le détestait. L’Alfonsia n’avait pas parcourut cent mètres depuis que la barrière s’était refermée derrière eux. Il suffisait qu’un seul des gardes regarde de ce côté. Un seul, pour se rendre compte que quelque chose n’allait pas. Mars le savait bien. Elle n’avait qu’à se mettre à crier et à agiter les bras pour que ses derniers espoirs se volatilisent.

Les derniers, vraiment ? Si encore elle travaillait vraiment pour l’AdN. Il n’avait pas compris qu’elle n’était qu’une citoyenne lambda, effectuant son service annuel à la nation, et désignée presque malgré elle pour assister De Chalon dans cette mission qui lui échappait depuis le début ?

Elle n’était personne !

Personne !

« Je vais avoir besoin de ma carte.

– ... »

Sa carte ? Elle fronça les sourcils, avant de réaliser qu’elle l’avait effectivement embarquée, la glissant avec sa propre carte dans une de ses poches... Elle en tâta plusieurs avant de remettre la main dessus.

Elle la lui rendit sans un mot. Ce n’est qu’à cet instant qu’elle remarqua le sac à dos, le plus petit, posé à ses pieds. Celui qui contenait ses affaires et que Mars avait ressorti du coffre avant de la rattraper.

Lui rendait-il sa liberté ? Aussi simplement... si facilement ? Non, ça devait cacher quelque chose.

Elle ouvrit la bouche et releva les yeux, mais déjà il s’éloignait. Stupéfaite, elle le contempla comme à travers un voile d’irréalité atteindre l’Alfonsia, refermer le coffre, et regagner sa place au volant. Il n’avait pas coupé le moteur, mais prit quelques instants avant de desserrer le frein à main, et de reprendre la route, sinueuse, qui disparaissait dans un virage descendant, entre les pins.

 

Elle se tourna du côté du poste-frontière.

Un coup de vent lui fit rentrer la tête dans les épaules. Elle se baissa pour attraper le sac, et le passa sur son dos. Un poing invisible s’empara de son cœur et l’écrasa comme un fruit trop mur à l’intérieur de sa poitrine. Sa gorge se serra, sa vue se troubla.

Elle s’essuya les yeux, les leva au ciel. Un ciel blafard, duquel se mit à tomber de virevoltants petits flocons.

 

 

À suivre...

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© Valérie Macraigne