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Chef, Oui Chef !

 

GENRE : drame / romance M/M

 

RÉSUMÉ : Sacha Arcadian vit un rêve avec son père. Tous les deux font de la cuisine dans un food-truck. Du jour au lendemain, tout s'écroule.
Sacha fait tout pour rester à flots mais rien n'est simple. Entraîné par son frère dans une histoire de règlement de compte, il se retrouve dans une situation qui va bouleverser à jamais sa vie.

 

 

Nouvelle écrite au printemps 2026
Mise en ligne le 23 octobre 2026

 

 

1.

 

Le réveil est rude. Déjà 9h30. Faut que je me bouge le cul, sinon papa va me tuer. Je lui ai promis que je serai prêt à 10h30 pour qu'à 11h00, on soit sur place. Prêt, c'est-à-dire douché, habillé, frais et dispo. Y'a du taf.
Après un passage aux WC, je récup mes fringues, fonce à deux à l'heure dans la salle de bain attenante. Je vide un verre à dents, je le rince, le remplit d'eau, y plonge une aspirine. Un brin de toilette en attendant que le cacheton se dissolve. J'aurais dû y penser hier soir avant de me mettre au pieu avec... J'sais même plus son nom. 
J'entrouvre la porte qui donne sur la chambre et le-dit pieu, voir si ça me réveille la mémoire.
Non. Rien. Je referme et m'habille en vitesse.
J'suis un putain de cliché ambulant, sérieux.    

 


2. 

 

Le food-truck est garé sur le bord du trottoir opposé. Je traverse la chaussée, le rejoins en trottinant pour mon petit rituel quotidien. Je pourrais le repousser un peu, parce que je suis un peu à la bourre, mais non, je prends le temps de poser ma main sur les lettres colorées qui crient mon nom partout en ville. 'Fin celui de papa, parce qu'au départ, c'est son rêve à lui, et son camion. Mais le nôtre, maintenant ! Parce que ça va faire bientôt trois mois, que sous Arcadian, papa a fait rajouter "père et fils". Et ces petites lettres-là, d'un beige nacré, entourées d'un liseré noir, puis d'un autre liseré, blanc, elles me filent un frisson à chaque fois. 
Moi et mon sourire, on dépasse le camion, et là, on loupe de peu la gamelle sur le trottoir. 
Ça bouge. J'avais pas fait gaffe aux lumières du gyrophare. Tout d'un coup elles sont là, je vois plus qu'elles, elles m'agressent les rétines. Une ambulance. Je continue à avancer en mode automate. Je piétine la pelouse et je m'arrête quand Miki sort de la maison.  
"Il se passe quoi ? je lui demande.
– C'est le daron, il a calanché au pieu.
– Quoi ?"
Un cri déchirant me parvient. Quand je réalise qu'il vient de la maison, quand je réalise que c'est maman, je comprends l'expression "ça me glace le sang". Là, je la vis. Je peux plus bouger, je suis paralysé comme si tout le sang et toute la flotte contenus dans mon corps dépassaient le point de congélation. 
Miki s'allume une clope. Tranquille. 
Je regarde l'heure. On devait être sur le point de... Il est mort ? Il est vraiment mort ? C'est fini, comme ça ? Non. Je vais rentrer, il va me passer un savon : "Tu es encore sorti jusqu'à pas d'heure ! Et avec qui ? Tu te protèges, j'espère !" je vais lui demander pardon, insister sur le fait que je suis à l'heure, à peu près frais, et super dispo, qu'on va être largement à l'avance à l'emplacement, comme d'hab, et qu'on va rincer, éplucher, couper, cisailler, allumer les feux, la friteuse... pour assurer encore un putain de service, et tout le monde sera content...
"Je l'ai tâté, il est déjà froid comme la mort", dit Miki. 
Il me balance sa fumée au visage. Miki peut pas blairer papa. Il peut surtout pas endurer le fait que je lui ai piqué sa place de fils préféré. C'est l'aîné. Il a vingt piges, il pourrait se barrer et vivre sa life loin d'ici mais non, il traîne toujours dans le coin, il squatte sa propre chambre, il se sert dans le frigo comme si c'était lui qui trimait pour le remplir, il pique de la tune aux parents et il repart. Jamais très longtemps. 
C'est mon grand frère, je l'aime, mais des fois, ça me fout en rogne de le voir aussi peu reconnaissant. 
J'arrive pas à croire que papa est mort. Je le reverrai plus. Comme ça. Du jour au lendemain.
J'ai un sursaut de surprise quand la voix d'un voisin perce le semblant de silence qui s'est installé. C'est monsieur Marin qui se pointe au-dessus de sa haie pour demander (Mon Dieu) si c'est grave.
"Le vieux a calanché, réitère Miki.
– Arrête ça, je lui envoie discrètement.
– Quoi ? C'est la vérité, va le voir ! Mais ouais, d'ailleurs, pourquoi tu restes planté là. Viens."
Il commence à me prendre par le bras mais je me dégage en râlant :
"C'est la façon, putain.
– Chochote.
– Où tu étais passé, encore ?!"
C'est maman. Je me fige une nouvelle fois, en la voyant fondre sur moi. Elle est en larmes. Elle me bouscule, elle me reproche d'avoir encore inquiété papa. Qu'est-ce que je pourrais bien lui répondre, que je suis désolé, mais que je suis là comme prévu ? Je sais pas quoi faire. Elle non plus, tout d'un coup. Elle gémit, fait un tour sur elle-même. Une bagnole s'arrête à moitié sur le trottoir. C'est le doc. Je me dis qu'il vient constater le décès. C'est comme ça que ça marche, ma copine Liz me l'a expliqué quand ça a été le tour de sa grand-mère, qui vivait chez elle. 'Fin chez ses parents. Elle a regardé les choses se passer. Un peu comme je fais, là, mais de plus loin, il me semble. 
Maman échange quelques mots avec le doc, puis elle passe un appel en tournant en rond sur le carré de pelouse. Ou elle répond à un appel, j'ai pas fait gaffe. Elle a un sanglot, sinon j'entends pas ce qu'elle dit. Juste que "c'est affreux."

 


3.

 

"Il y a quelqu'un, là-dedans ?"
Ça toque contre la porte arrière du truck. La lumière se fait. Je plisse mes yeux gonflés et rougis. Oncle Arsen se tient en contre-jour dans l'ouverture. En costard. L'air grave. J'ai la gorge tellement serrée que je peux pas parler. Pas comme si j'avais envie. Je suis assis dans le noir, je me masse les poings, que j'ai balancés au hasard sur la carosserie, puis là à l'intérieur, sur le plan de travail. Ma rage s'est éteinte d'elle-même, heureusement avant que je me pète des phalanges. 
Il me parle de la cérémonie, comme quoi on va être en retard. Il a perdu son frère, il est vachement atristé, moi j'ai perdu mon père, mon pilier, et je sens que tout le reste m'échappe déjà. J'arrive quand même à dire ce qui me fout le plus en l'air, là tout de suite :
"Maman veut vendre le camion pour finir de payer la maison.
– Je sais."
Il s'assoit sur le rebord, pose son talon sur le marche-pied et ajoute :
"Le camion lui-même n'est pas fini de payer. Je ne sais toujours pas comment Lev a obtenu le prêt.
– On commençait à être rentables.
– C'est vrai. Vous avez tellement bossé, tous les deux. Tu te rappelles, quand je suis venu vous voir ? Vous m'avez impressionné. C'était beau de vous voir cuisiner là-dedans, donner du plaisir aux gens...
– Je peux continuer. Je peux gérer le business, il m'a appris un tas de trucs.
– Sacha, tu viens d'avoir dix-sept ans.
– Et alors ? 
– Tu as encore beaucoup à apprendre. Lev devait sans cesse te recadrer. Livré à toi-même, il ne te faudrait pas un mois pour couler l'affaire. 
– T'en sais rien.
– Lev le savait."
Wow. Ça fait mal. Mon père pensait ça de moi ? Je sais bien qu'il me reste pas mal à apprendre, et que ouais, j'admets, je pars un peu trop en free-style en dehors du boulot mais comme quoi je serais infoutu de gérer la boîte plus de quelques semaines ? Dur. 
Arsen me parle d'impôts, de traites, de négociations pour les emplacements, de concurrence, de fournisseurs, de commandes, d'entretien, de réparations, de factures, d'investissements, je lui réponds que je peux me faire aider, il existe des formations, et que je peux me trouver un associé et là il me file le coup de massue :
"Le camion est déjà vendu."
Je le fusille du regard. Je peux pas le croire. Comment ils ont pu me faire ça ? Même pas me laisser une chance ?
"C'était nécessaire, il me dit. Tu as besoin d'un toit au-dessus de ta tête avant tout. Sacha, tu es bon en cuisine, postule dans des restaus, des hôtels, tu trouveras du boulot. Accumule de l'expérience, mets de l'argent de côté, payes-toi une formation ou des cours du soir et on en reparlera."
Je me remet sur mes pieds, il s'écarte pour que je puisse descendre de ce camion qui était un peu le mien il y a encore quatre jours. Et je m'éloigne. 
"Sach', la cérémonie !"
Mais je m'en fous. Je lui fais un signe d'adieu sans me retourner et je continue à marcher sur la route, dans mon costard d'enterrement. Je sors mes écouteurs, je balance la musique dans mes oreilles. 

Les boum-boum me soulèvent le coeur en rythme. J'ai toujours mal aux mains, mes yeux me piquent mais ça doit être la fumée. Les lumières stromboscopiques me font tourner la tête. Une main me caresse le bras. Une fille aux formes généreuses sautille à côté de moi, elle sent la sueur et le parfum à la vanille. Quelqu'un me bouscule dans le dos. Mes yeux se noient dans un regard profond. C'est mon anonyme de l'autre soir, qui m'alpague, l'air de presque rien. 
Je lui souris. 

 


4.


Arsen a raison. On peut pas dire que je sois "scolaire". Ma formation en gestion me coûtait trop chère, et c'est pas ce que je cherchais, du coup j'ai arrêté. Trop général, trop abstrait. Les cours du soir pour apprendre les bases de la compta, l'entreprenariat et tout ça m'ont pas emballé non plus. Je me suis retrouvé vite à la traîne. J'ai laissé tomber aussi. Depuis deux mois maintenant, je bosse dans le restau d'un hôtel, à une heure de la maison. Sauf qu'on me laisse que remplir les présentoires du self et faire la plonge. Je regrette vraiment mon job précédant, à la cafèt' de l'hôpital. Vraiment top. J'y avais rencontré quelqu'un, en plus. On se voyait régulièrement, même si c'était en secret. Fallait pas que ça se sache. Perso, ça me gênait pas, je vivais ça comme un jeu, un truc d'espion. Jusqu'à ce que ça s'arrête net, vu que malheureusement c'était que pour un remplacement. Le responsable a trouvé regrettable de ne pas pouvoir me garder. 
Pas autant que moi. 
Un paquet de chips à la main, je me passe le replay de "Chef, Oui Chef !" l'émission de la onzième chaîne, qu'on aimait regarder avec papa. Il me manque trop. Je m'imagine ses commentaires, ses conseils lancés aux candidats à travers l'écran de la télé, ses reproches aussi. Et moi à côté, je rigolais, tout en prenant des notes et en y allant aussi, de temps en temps, de mes propres critiques. 
Là tout de suite, il me sortirait une anecdote à propos du chef Matthis, qui jugeait les assiettes avec deux autres sommités de la profession. Il me rappellerait comment ce grand bonhomme de la gastronomie française avait changé sa vie. Ce qui était vrai. Papa était arrivé d'Arménie alors qu'il avait pas seize ans, et pas un sou en poche, et de rencontres en galères, il avait atterri dans les cuisines d'un bistrot pour finir dans un de ses établissements étoilés de Matthis. Il avait beaucoup appris à ses côtés. Sur la cuisine, mais aussi les relations humaines, la vie, quoi. 
Et puis il y avait rencontré maman. Elle était serveuse en salle. Il disait souvent que l'étoile de Matthis, c'était sa bonne étoile à lui. 
Putain ce qu'il me manque. 
Ça va faire presque deux ans que son coeur a lâché. Qu'il nous a lâché tous les trois. En tout cas moi et maman parce que Miki compte pas tellement. Même si je crois bien qu'il a des regrets. J'irai pas jusqu'à penser qu'il chiale dans son lit ou sa bagnole quand il est tout seul, mais pas loin.
Alors que les chefs Matthis, Perrault et Lafarge goûtent une version exotique de la mythique Bouchée à la Reine, le pas traînant de maman me chatouille les oreilles. Je l'entends soupirer, elle se penche par dessus le dossier du canapé, chope la télécommande posée à côté de moi et éteint la télé. 
"Comment tu peux supporter de regarder ça, encore ? T'es au courant que ton père nous a légué tout un tas de factures ? Secoues-toi, rapporte un peu de fric comme ton frère !
– Il vend de la came.
– Je m'en fous ! Je veux pas me retrouver à la rue. Et vous êtes bien contents d'avoir un toit quand vous vous retrouvez en galère, non ?"
Fatigué par la énième rediffusion de sa Leçon de Morale préférée, et par sa gueule de dépressive, je me casse. 

 


5.


Miki m'attend dans sa caisse quand je sors du tatoueur avec un nouveau piercing à l'oreille. Sans compter la branche de cerisier du Japon que j'ai sur le bras droit, et qui s'est encore étoffée de son arrière-plan mystique. Malgré l'apparition du dragon, de plus en plus détaillé à mesure des séances, Miki trouve que les fleurs, ça fait tapette. L'ours brun d'Arménie qui montre les crocs sur mon bras gauche ne compense pas. 
Rien à carrer, de ce qu'il pense. 
Je m'en fous ! me revient la voix de maman.
Elle a peut-être raison. Sauf que si elle parvient à garder la maison grâce à l'argent de la drogue de Miki, on pourrait bien se retrouver tous à la rue du jour au lendemain. Et Miki en taule, accessoirement. 
"J'ai un plan.
– Quel genre ? je lui demande alors qu'il démarre la caisse. 
– Un contrat sur un type. On y va avec Séb et Julia. 
– Ça consiste en quoi ?
– Les frères Bouh nous payent un paquet de fric pour lui foutre une petite raclée. Ils ont dit que si on trouvait de la tune chez lui, on pouvait la garder. Mec, c'est un juif."
Je peux pas m'empêcher de soupirer. Les frères Bouhajeb pensent que tous les juifs sont friqués. C'est pas de leur faute, on leur lave le cerveau dès la naissance. Le pire, c'est qu'ils arrivent à persuader des tas de gens autour d'eux. Des débiles comme mon grand frère. Ça sent trop le coup foireux. 
"Je passe mon tour.
– Alors ça, pas question. J'ai donné ma parole qu'on irait tous les quatre, tu vas pas te défiler. Fais-le pour maman, au moins."
Je ravale tous les mots qui me viennent. Ça va servir à rien d'argumenter. Il a donné sa parole. En plus j'ai besoin de fric. Et maman aussi, bien sûr. OK, je vais le faire. Au moins pour m'assurer que Séb aille pas trop loin. C'est sa spécialité. Je m'enfonce dans le siège passager. 

 


6.

 

J'ai sniffé un rail de coke il y a une paire d'années. Ça m'a franchement pas réussi. Et la première et

dernière fois que j'ai pris du LSD, ça a été encore pire. J'ai failli claquer les deux fois. Ce qui me fait dire que c'est pas pour moi. Du coup je refuse la proposition de Julia qui me tend un sachet et sa carte de bus. Elle porte une brassière de sport, un legging avec des rayures sur le côté et des godasses transparentes de piscine. Ses cheveux sont rasés sur un côté, en bataille de l'autre. Elle a un percing au nombril, deux au sourcil droit et au moins huit aux oreilles. 
Son corps, c'est un Caravage. J'sais même pas à quoi ça ressemble mais ça sonne bien. Ça ressemble à Carnage. C'est ce que P'pa aurait dit. Je me souviens, quand j'ai débarqué à la maison avec mon ours rugissant. Il a regardé, il a grimacé à cause des rougeurs. Au bout d'un moment il a fait : "Tu vas garder ça toute ta vie." Je lui ai répondu que ouais, c'était le but. J'ai ajouté que c'était un hommage à mes origines arméniennes. À NOS origines. Il savait. J'ai vu que derrière le rejet de cette manie de se peinturlurer le corps pour toujours, ça l'a ému. 
Il aurait aimé que je sois un peu plus... comment dire. Conventionnel. Il m'a sorti ça, un autre jour. "Moi aussi", j'ai dit.
Je finis mon verre d'un trait. 
À côté de moi, Julia m'observe. 
Elle m'aime bien, je sais pas trop pourquoi. 
On a couché ensemble une fois. 
C'est la copine à Séb. Quand il l'a su, j'ai cru qu'il allait me tuer. Mais non, ça la fait marrer. Je sais pas non plus pourquoi.
Elle me caresse les cheveux.
Je crois qu'elle a mis un truc dans mon verre.

 


7.


Le juif a arraché le masque à Séb. D'entrée. C'était prévu qu'on le prenne par surprise, mais ça a foiré. D'entrée. Dans la foulée, Séb s'est pris un coup à la gorge. On a cru qu'il allait y passer mais il a repris sa respiration. C'est revenu d'un coup, tout seul. 

Julia se ronge les ongles en surveillant l'extérieur depuis les fenêtres. On a attaché le mec sur une chaise. Il a eu sa raclée, mais il a vu la sale tronche de Séb. C'est un gros problème. 
"Oh ! Réveille-toi !" me fait Miki en claquant des doigts devant mon visage. 
Je détache mes yeux du type pour offrir toute mon attention à mon frère.
"Retourne-moi la barraque, il doit avoir une cachette, ou un coffre. Bouge !"
Je fais ce qu'il me dit. 
C'est une petite barraque à la sortie de la ville. Le quartier est calme. On s'est garé cent mètres plus loin et on s'est faufilé dans la nuit. Je regarde partout. Julia me file un coup de main, elle vérifie la chambre et la salle de bain. Je fais le tour de la cuisine, puis je reviens dans la pièce principale. 
"Putain..." râle Séb. 
Il a le portable du type dans les mains. Il fouille dedans. 
"Quoi ?" demande Miki en s'approchant. 
Il y va de son "putain" aussi, après avoir vu les mêmes trucs que Séb sur l'écran. 
"Qu'est-ce qui y'a ? s'étonne Julia, de retour de sa fouille, elle aussi bredouille. 
– T'es flic ?"
La question claque comme un coup de tonnerre. Baîllonné, le type ne peut pas répondre. J'suis même pas sûr qu'il répondrait par un simple oui à la question, s'il pouvait. Le regard qu'il porte sur nous, c'est comme un laser invisible. Il pourrait nous découper en rondelles, s'il voulait. J'ai jamais voulu participer à ça, j'ai pas envie d'être là, mais j'y suis. Sous ma cagoule, mes gants, mes vêtements noirs, je cuis à l'étuvée. Séb et Miki parlent tout bas, ils fouillent encore dans les photos et les messages. Histoire d'être sûrs. Je croise le regard du juif. Du flic. On est dans la merde. Je résiste à l'envie de le libérer et de demander pardon au nom de mon frère et de ses potes. C'était pas notre idée, demandez après les frères Bouhajeb. Sont sûrement connus de vos services. De façon personnelle, même.

D'où le contrat. 
"Il va parler. Faut pas qu'il parle", marmonne Séb en tournant en rond. 
Julia monte en pression, de son côté. 
Miki, lui, reste sur le portable. D'un coup il s'exclame :
"T'es pédé, en plus ? Sérieux, tu les cumules !"
Je vois le regard du flic vaciller. Je suis pas surpris. C'était au début de ma fouille. Sur l'accoudoir du canapé, il y avait un bouquin, avec un marque-page de photo-box à l'intérieur. Trois photos prises à une fête, où je l'ai vu avec un autre homme. Et ils s'embrassent sur la troisième. Pas de doute possible. J'ai remisé le marque-page dans le bouquin, glissé le bouquin sous le canapé, mais ça n'a pas suffit. J'ai une sueur froide. 
Et là, je sais pas. Je vois Séb revenir de je sais pas où. La cuisine, apparemment, parce qu'il a trouvé une bouteille de produit ménager. Mon cerveau mouline dans le vide. Je comprends trop tard. Séb enlève le baîllon au flic, qui a compris avant moi, avant Miki et Julia, peut-être même avant Séb, qui lui file une rasade de produit. 
"Qu'est-ce que tu fous ? s'écrie Miki.
– Faut pas qu'il parle ! Et j'vais lui crâmer les yeux, p'tain !
– T'es dingue ?
– Chéri, demande Julia. C'est quoi, ce truc ?"
Le flic se débat comme il peut, il se met à tousser, à cracher le liquide verdâtre. Là, Séb trébuche, s'élarde au sol. Je viens de le bousculer. 
Je me retrouve avec la bouteille dans la main, je sais pas comment. Je la lui ai arrachée sans réfléchir. Je sais pas ce qu'il lui a fait avaler, j'arrive pas à lire à cause de la sueur et de ma respiration brûlante et accélérée sous ma cagoule. Je l'enlève. Le flic, ligoté sur la chaise, le baîllon autour de son cou, convulse. Je sais pas quoi faire, j'agis à l'instinct. Je le détâche, je vais le placer en PLS, lui faire régurgiter le produit en lui mettant deux doigts dans la bouche, je sais pas mais quelque chose !

 


8.


J'ai un flingue dans la main.
Mon frangin est en panique, Julia pleure. Séb m'aboie dessus :
"Shoote-le !"
Je tremble de partout, ça sert à rien de protester. Il va me faire la même chose. Il va me buter. C'est ce qu'il dit et je le crois. Surtout quand il se place derrière moi et qu'il me colle le canon de son flingue sur la nuque pour me filer de la motivation.
Je ferme les yeux.

 


9.


Le claquement me fait méchamment sursauter. 
Une femme, la quarantaine, blonde, vient de fermer brutalement la porte de la salle d'interrogatoire. Un homme, un peu plus âgé je dirais, fait crisser une chaise sur le sol et s'y installe calmement. Il pose ses mains sur la table, entrecroise ses doigts et me fixe. 
"Où est-ce que tu étais passé, Sacha ?"
Sa voix est profonde. Douce. En arrière plan, La femme s'adosse au mur. Elle a les traits tirés. Son expression est froide. 
Dans mon repaire, je me réponds à moi-même. Là où je vais me terrer, m'éclater, là d'où je reviens, huit fois sur dix quand les parents me posent cette question. Quand papa me POSAIT la question.
"Au Yellow Sub.
– Tu es resté planqué là-bas tout ce temps ?"
Je hoche la tête. Ce club, je le connais par coeur. Le barman est un pote à moi. Il m'a laissé squatter une pièce inutilisée au sous-sol, où j'ai cogité sans rien pouvoir avaler, et où j'ai dormi. Où j'ai essayé de dormir un peu, disons. J'y arrive pas. Je revois Séb avec sa bouteille de détergent, et le flic sur la photo, je repense à son regard fixé sur moi, à ses souffrances, ses convulsions... J'entends le coup de feu, ressens le recul du flingue, je vois le sang, le corps sans vie. 
"Il ne manquait plus que toi. Tu as bien fait de te rendre.
– Ils t'ont tout collé sur le dos, ajoute la femme. 
– Je voulais pas...
– Tu voulais pas ? elle s'exclame avec agressivité. C'est pour ça que tu lui as mis une balle dans la tête ?"
Je baisse les yeux. Les menottes à mes poignets sont fixées à un anneau sur le plateau. Ils ont bien été dix à me braquer à mon arrivée, et j'en ai senti deux ou trois prêts à vider leurs chargeurs sur mon corps peinturluré. Il aurait fallu qu'une porte claque pour créer un malentendu fatal. L'un d'eux aurait pressé la détente, et tous les autres auraient suivi. Heureusement, le flic ici présent est intervenu. Il s'est approché en levant une main pour calmer les choses. Il m'a fait mettre à genoux, m'a fouillé au corps et passer cette paire de menottes. 
Je suis en état d'arrestation. Tout ce que je dis depuis la lecture de mes droits pourra être retenu contre moi. Tout ce qui est retenu contre moi, pour l'instant, c'est ce qu'on raconté Séb, Julia et mon frère. 
J'aurais peut-être dû accepter de parler à un avocat. Mais j'ai pas envie de garder le silence, c'est ce que j'ai fait pendant deux jours, je peux plus me taire. La vérité me sauvera, je le sais. 
"Paraît qu'il est entre la vie et la mort ?"
Pas de réponse. La femme avance un peu la mâchoire, signe de colère rentrée. Face à moi, le good cop me regarde comme si j'étais hors-sujet. Gentiement, il me demande de tout leur raconter en détails. Je me lance en me disant que plus vite j'aurais fini, plus vite je saurais si c'est vrai ce qui se dit aux infos. Que j'ai pas vraiment tué le flic.  
J'insiste sur le fait que je ne savais pas vraiment dans quoi je m'embarquais. Je précise que si j'ai accepté, c'est parce que Miki avait déjà donné sa parole, et parce que je pensais être à même de raisonner les uns et les autres si ça allait trop loin. Je préfère pas parler du fric escompté en plus du contrat, ni même du contrat en soi, en tout cas pas pour l'instant. Ni même du sale coup de Julia, qui m'a drogué à mon insu. Est-ce que ça aurait changé quelque chose ? Peut-être que j'aurais réagi plus vite, mais peut-être aussi que j'aurais "mieux" visé à la fin ? Je passe direct à la cagoule arrachée d'entrée. De la crise de Séb. Puis j'en viens aux découvertes, grâce au portable du flic. 
"Qui a eu l'idée du détergent ?
– Séb. Il est allé le chercher et il en a fait avaler au f... à votre collègue. 
– Pourquoi ?
– Pour pas qu'il parle. Il a dit qu'il allait lui crâmer les yeux, aussi, mais je lui ai pas laissé le temps."
J'ai un peu peur qu'ils me demandent si je veux une médaille pour être inervenu à ce moment-là. Mais je dis pas ça pour me faire bien voir. C'est seulement ce qui s'est passé. 

 


10.


Je balance la bouteille dans un coin de la pièce. Je sais pas si c'est une bonne idée, mais je vais pour le détacher et l'aider à vomir. Séb, qui vient de se relever, me file un méchant coup de pied au visage. C'est violent. Ça me fait voir trente-six-mille chandelles mais je suis pas assez sonné pour me prélasser par terre. Sauf que j'ai pas le temps de me remettre debout. Séb fonce sur moi, il me prend par le col et me gueule dessus :
"Tu fous quoi, t'es de son côté ?! Putain, j'le savais ! T'as pas les couilles ! T'es qu'une putain de tafiole, toi aussi !"
J'entends la voix de Miki, qui proteste mollement. "Oh, c'est mon frangin", un truc comme ça, mais vu que de son côté, il cherche depuis toujours à faire de moi un vrai bonhomme, il se trouve un peu tiraillé. 
En un temps deux mouvements je me retrouve debout face au flic. Toujours ligoté sur sa chaise, hyper mal en point, je crois qu'il arrive quand même à comprendre ce qui est en train de se passer. Séb a pris le flingue de Julia pour me le mettre dans la main. Il dégaine le sien et me colle le canon sur la tempe. Je suis son prolongement.
"Shoote-le !"
Je pense NON ! et ça se voit clairement dans mes yeux. De sa main libre, Séb fait signe à Miki de rester où il est, et de la fermer. Miki obéït. Mon grand frère me laisse tomber. C'est pas la première fois mais j'ai les nerfs comme jamais. 
"Je te jure, grogne Séb à ma seule attention. Si tu te débines, je t'explose la gueule.
– On peut pas faire ça, je dis. Il est flic, ils vont nous traquer et nous abattre comme des chiens...
– Il a vu ma tronche, et la tienne aussi, crétin. C'est le seul témoin. Bute-le, et on aura toutes nos chances.
– Comment tu peux être sûr que c'est le seul tém...
– Il est en train de crever, de toute façon ! En... comment on dit... par solidarité entre tapettes, ce serait sympa d'abréger ses souffrances, tu crois pas ? Allez !"
Il me fait signe de viser le flic. Mon bras se soulève, le flingue est lourd et froid, je le sens à travers le gant. J'ai la tremblote. On est allés en forêt trois ou quatre fois pour tirer sur des canettes et des piafs (qui s'en sont tous sortis vivants) donc je sais comment me servir de ce truc, mais là, c'est un humain que j'ai en ligne de mire. Avec toutes les conséquences que ça peut avoir. 
Je dois penser aux conséquences inverses. Si je fais rien... C'est pas dit qu'il crève d'empoisonnement, et on se fera vraiment traquer et abattre comme des chiens enragés quand ils nous retrouveront. J'ai vu ça des dizaines de fois à la télé. Les tueurs de flics s'en sortent jamais. 
Putain je peux pas. Je pourrais jamais faire ça. 
"Julia, va me chercher du déboucheur à chiotte ou je sais pas quoi dans le placard, sous l'évier. Un truc plus costaud que ce machin vert."
Je la vois trottiner la tête basse en direction de la cuisine sans discuter. Plus docile qu'un caniche dressé. Mon bras s'abaisse un peu. Je me demande ce que Séb compte faire. Me forcer à finir ce qu'il a commencé ? Peut-être parce qu'il se rend compte que le bruit du coup de feu attirerait l'attention des voisins ? Julia revient avec un assortiment de produits ménagers. Séb se place stratégiquement pour pouvoir faire son choix. Au cas où je profite d'une seconde d'inattention de sa part pour le shooter LUI. Parce que sérieux, ça commence sérieusement à me démanger. 
Il demande à Julia d'ouvrir le bouchon de sécurité d'une des bouteilles, puis abaisse lui aussi son bras armé, mais pas d'hésitation ni de faiblesse :
"Shoote-le, il me répète. Sinon je te flingue les genoux et je te fais avaler ce truc. Par solidarité... Miki, ta gueule. Va chercher la bagnole. Tu dis tout le temps que ton frangin est intelligent, si c'est vrai il va faire ce que je lui dis. OK ? Julia, va avec lui. Discute pas."
Miki me regarde. Je l'ai jamais vu aussi inquiet. S'il avait eu un flingue, est-ce qu'il s'en serait servi pour me tirer de là ? Mais il en a jamais eu, c'est qu'un petit dealer sans "responsabilités", alors la question ne se pose pas vraiment. Les deux seuls flingues qu'on a emportés avec nous sont là, dans la main de Séb et dans la mienne. Comme dans un circuit en série.  
Une fois Julia éclipsée, mon frère à sa suite, à contre-coeur mais sûrement pour mon bien, avec la confiance que je vais faire ce qu'il faut, Séb revient à la charge. 
"On va pas y passer la nuit, Sach'. Dans dix secondes t'as plus de genoux et dans quinze, tu douilles sa mère en te tortillant par terre. Puis je devrais m'occuper de ton frère, ensuite. Parce qu'il va m'en vouloir. Je vais être obligé de le calmer. Genre définitivement. Plus que cinq secondes... Quatre... Trois..."

 


11.


"J'ai fermé les yeux et j'ai tiré. Quand j'ai regardé, j'ai vu qu'il bougeait plus. Et il y avait du sang sur le mur derrière."
Je me souviens des giclures. Je pourrais les dessiner de mémoire. Cette scène, elle tourne en boucle dans ma tête depuis deux jours. Elle m'empêche de fermer l'oeil. J'ai dû mélanger des cachetons avec de l'alcool pour m'assomer. Ça m'a un peu reposé le corps mais pas l'esprit. J'ai su ce matin qu'ils avaient arrêtés Séb, Julia et mon frère, et que j'étais toujours recherché. Mon pote au club m'a conseillé de me rendre. C'est lui qui m'a appris que le flic était entre la vie et la mort. Ça m'a soulagé de pas l'avoir tué. 
"C'était un contrat ?"
Je lève les yeux sur le flic assis devant moi. Brun, cheveux courts, les yeux bleus, les épaules carrées, je me dis que c'est peut-être pas lui le good cop, finalement. S'il y en a un dans cette pièce, bien sûr, ce qui est loin d'être gagné. Je fais oui de la tête et je précise :
"C'est Séb qui a signé.
– Les commanditaires ?"
J'hésite. Est-ce que quelqu'un a balancé les frères Bouh, déjà, ou est-ce que je vais être le seul à m'y risquer ? Je leur poserais bien la question, à tous les deux, mais je suis pas sûr qu'ils jouent franc jeu. J'ai vu ça des dizaines de fois à la télé, aussi. Ils sont prêt à toutes les trahisons pour obtenir des aveux. Ils s'en foutent que je me retrouve dans le collimateur de ces deux débiles professionnels de la gâchette. Au contraire. Ça économiserait des frais de justice et d'incarcération à la société. 
"Tu dois tout nous dire, Sacha. Tu n'as plus le choix."
La flic blonde, cheveux au carré, en jeans et chemise bleu marine, vient s'assoir à côté de son collègue. Elle se laisse tomber contre le dossier, les mains dans les poches. Elle me fixe comme si elle me mettait au défi d'esquiver la question. Comme j'hésite encore, elle me fait savoir :
"Julia les a balancé, déjà. Ton frère est sur le point de craquer." 
Je me rends compte que je serre les poings super fort et que je fais sautiller ma jambe droite. Je me reprends. J'suis allé aux chiottes avant de venir mais j'ai une putain d'envie pressante, tout d'un coup. Je me demande pourquoi je me suis rendu. Je me demande surtout comment j'aurais pu faire autrement. Ils insistent tour à tour :
"On a seulement besoin d'une confirmation.
– Si ça peut te rassurer, ils sont recherchés pour un double meurtre en Tunisie. Dès qu'on leur aura mis la main dessus, on se fera un plaisir de les extrader. 
– Vous serez très bientôt pour eux un lointain et insignifiant souvenir.  
– Les frères Bouhajeb", je réponds.
Ils ont l'air satisfaits, sans en faire des caisses. Je leur en suis reconnaissant. 
"Pourquoi ils ont visé notre collègue ?
– Ça, je sais pas. 
– Une petite idée ?
– Non, je vous jure."
Il a l'air de me croire. Elle, je sais pas trop. J'ai la gorge qui me fait mal quand j'avale. 
"Je pourrais avoir un verre d'eau ?"

 


12.


"Quelque chose l'a décidé ?"
Je hausse les épaules. On parle de Séb, maintenant. Elle m'a libéré un poignet pour que je puisse boire. J'ai vidé mon verre en deux salves. Bizarrement, j'ai moins envie de pisser. Ça m'étonnerait qu'elle ait mis un truc dans la flotte pour me détendre. Même à la télé, ils font pas ça. Vice de procédure, ils appèleraient ça.
"À accepter le contrat, vous voulez dire ?
– Pour commencer, oui.
– Le fric. 
– Quel fric ?
– Celui promis par les frères Bouh et... 
– Et ?"
Ils me dévisagent. Est-ce qu'ils attendent là aussi une confirmation ? Je me demande si Miki a été assez con pour parler du fric forcément planqué quelque part dans la barraque. Forcément parce que barraque de juif. Si c'est le cas, ils ont dû le pressuriser un peu pour savoir si c'était un préjugé ancré en lui, ou si ça lui venait de Séb, et au-delà de ça, des frères Bouh. Ce qui était le cas. Miki n'est pas antisémite, ni rien. Il est juste influençable. 
"Tout ce que je sais, c'est que les Bouh ont dit à Séb que si on trouvait du fric dans la maison, on pouvait le garder."
Un gros silence nous tombe dessus. Je demanderais bien un autre truc à boire mais c'est pas le meilleur moment, il me semble. Mon talon se remet en rebondir comme sur un ressort. 
"Comment tu as réagi, quand tu as su que vous aviez à faire à un flic ?"
Bon. Ils passent à la suite. Ça doit vouloir dire que j'ai bien répondu. Perso, j'ai cette impression. En même temps, ce n'est que la vérité. Je prends une grande respiration. Comment j'ai réagi spécifiquement quand j'ai su que le juif était flic ? Mal. J'ai juste voulu partir en courant mais j'étais paralysé. Je voulais pas être mêlé à ça. Depuis le début, avant même qu'on arrive là-bas, je savais que ça allait mal se finir. 
"Moi j'ai rien contre les flics."
Pas de réponse. Ils attendent la suite. 
"Je me suis dit qu'on était vraiment dans la merde. 
– Et les autres ?
– On a tous été surpris. Séb, ça l'a enragé encore plus. Déjà qu'il s'est fait arracher sa cagoule, et après le coup qui la séché sur place, il avait plus qu'une envie... C'est là qu'il est allé chercher le produit chimique. Il voulait l'empêcher de parler et lui crâmer les yeux. 
– Pourquoi il n'a pas sorti son flingue tout de suite ?
– Parce que c'est pas un tueur, en vrai. Il se prend pour un caïd mais c'est que de la gueule. Je sais qu'il a déjà été chopé en train de torturer un clébard mais jamais un humain. Je sais pas, il avait l'air d'improviser. 
– Qu'est-ce qui t'a décidé à t'interposer ?"
Il me semble qu'on a déjà parlé de ça. Je suis intervenu parce que Séb allait trop loin. Il était en train de péter les plombs, fallait bien l'arrêter. 
"Tu es un habitué du Yellow Sub, non ?
– Je vois pas..."
Mais si. Ça y est, je le vois, le rapport. Le cheminement. Ils veulent statuer sur le mobile. C'est carrément une liste. Juif, flic... J'entends encore Miki s'exclamer : "T'es pédé, en plus ? Sérieux, tu les cumules !" 
J'ai envie de sauter par la fenêtre. Dommage, je suis attaché à la table et y'a pas de fenêtre.
"Je peux avoir un autre verre d'eau ?"
Ni l'un ni l'autre ne bouge. 
"S'il vous plaît ?
– Non, répond la blonde.
– Je peux au moins savoir comment il va ?
– Pourquoi ?"
Putain, ils veulent vraiment rien me dire. Je prends encore sur moi, sagement, je m'écrase en attendant la question suivante. Mais elle en remet une couche :
"Tu veux savoir combien tu prendras en moins, s'il s'en sort ?
– Ça fera une grande différence ?"
Ma question les surprend, je crois. Le ton en tout cas. Je le qualifierais de résigné. Amer. J'avoues que ça m'a rassuré de pas être un meurtrier, mais il reste que je lui ai tiré dessus, dans la tête, alors que j'aurais pu retourner le flingue contre Séb. Ou ma gueule. Alors oui, quelle différence ? Je me suis loupé, mais c'est pas l'intention qui compte ? 
"Il est hors de danger."
Je croise les yeux bleus du flic. Les mots s'impriment dans mon cerveau. Hors de danger. J'essaye de pas trop montrer mon soulagement. Il fait un petit signe à sa collègue qui se lève et ressort de la pièce. Il me porte certainement pas dans son coeur mais c'est le plus sympa des deux, finalement. 
"Je me suis pas interposé juste par solidarité, je précise. J'aurais fait la même chose pour n'importe qui. Même pour elle."
Je regrette tout de suite cette petite précision inutile mais il a un petit sourire. Rapide, très discret, mais un sourire quand même. Il reprend, alors que sa collègue n'est toujours pas revenue :
"Yann connaît bien le Yellow Sub, il y a ses habitudes, lui aussi."
Yann. Le juif, flic et homo que j'ai shooté à la tête a un prénom. Une vie en dehors du taf. Une vie en dehors de l'hosto, où il est sûrement encore cloué au lit. 
"Je le connais pas, je l'ai jamais vu là-bas, si c'est ce que vous voulez savoir."
Le flic accueille ma réponse avec la bienveillance d'un père pour son gamin un peu turbulent. Mais vaut mieux pas que je m'égare dans ce genre de pensées.  
"Ton frère regrette d'avoir révélé l'homosexualité de Yann. Il pense que ça a empiré les choses. 
– Ouais, Seb aime pas ça. Il avait déjà vrillé mais là, il a carrément pété les plombs.
– C'est pour cette raison qu'il t'a cogné, insulté, et contraint à finir ce qu'il avait commencé. 
– C'est une question ?
– Ça faisait trop de pédés dans la même pièce, pas vrai ?"
Je ravale mes mots. Ça me tend, franchement ça me fout les nerfs. Je sens bien qu'il ne fait que citer Séb, c'est bien un truc qu'il a pu sortir. Mais je vois pas trop où ça nous mène. Ce que ça peut foutre. J'ai même pas la force de me battre sur ce terrain. Ça servirait à quoi ? Ils savent déjà tout ce qu'il y a à savoir. Je dis juste :
"Faut croire."
Il me fait signe de présenter mon poignet libre. Il va me remettre les pinces et me conduire dans ma cellule, je pense. 
"Vous avez dit comme quoi ils m'ont tout collé sur le dos, mais c'est pas vrai, en fait.
– C'est une question ?"

 


13.


Le soleil me fait plisser les yeux. Dans mes oreilles, Biolay. Je vois presque les Cerfs-Volant de sa chanson dans le ciel bleu clair. Sa musique m'emmène loin. Papa écoutait souvent, il avait une playlist qui durait plus de cinq heures. Au début j'aimais pas trop, je négociais pour du Madonna, le plus souvent du Daho parce qu'on aimait bien tous les deux. Jusqu'à ce que je nous fasse un mix qui mélangeait tout ce qu'on aimait. On l'écoutait en sourdine dans le camion pour pas qu'on nous fasse payer des droits et tout ça, et pour pas déranger les clients parce qu'en matière de musique, comme en cuisine, on peut pas tout aimer. 
J'ai pu parler à Miki, vite fait, il y a deux ou trois semaines. À une confrontation devant le juge. Il m'a demandé comment j'allais et m'a conseillé de pas me laisser faire. Il avait l'air à la fois fatigué et hyper tendu. 
Les frères Bouh venaient d'être arrêtés en Espagne au volant d'une voiture volée. Avec leur CV, ils étaient bons pour prendre perpèt' en Tunisie. Ça nous a rassurés de savoir qu'on était que des petits grains de sable sur leur plage d'emmerdes. 
Oncle Arsen, qui vient me voir régulièrement, m'a avoué que maman ne veut plus entendre parler de nous. La honte qu'elle se traîne d'avoir ses deux fils en taule est trop lourde à porter.
Comme prévu, elle s'est fait saisir la maison. C'est Arsen qui lui a permis de pas finir clocharde. Elle nous en veut tellement. Et à la terre entière. Au Seigneur, aussi, pour lui avoir enlevé papa.
Ça caille, il fait pas plus de 5°C. Après, le temps est sec, ça le rend supportable. C'est tout le reste qui l'est moins. Le psy m'a mis sous
antidépresseurs. Ça m'aide à m'endormir mais ça n'empêche pas les
réveils avant l'heure. 
Même quand je rêve de papa, ça tourne au cauchemar. L'autre fois, il a pris la place du flic, et Miki celle de Séb. Je ne me souviens pas du reste. Les médocs rendent tout un peu vague et cotonneux. Mais cette image, elle est gravée. 
Je devais tuer papa.
Je ne me souviens pas si j'ai tiré. La sonnerie du bloc a bien failli m'envoyer par terre. Je sais même pas si je suis déjà tombé de mon lit. Je crois que non. Je m'en souviendrais, je pense.
J'en ai marre d'être comme ça. Et que tout me ramène à papa, ou à la cuisine, ce qui revient au même. De là à la vie que j'aurais pu avoir, que j'aurais DU avoir.
J'en ai pris pour huit ans. J'en aurais pris quasi le double si j'étais pas intervenu, et si mon avocat n'avait pas réussi à convaincre le juge que j'avais agi sous la menace, crédible, d'un bain de bouche à la soude et de plusieurs balles dans la nuque ou entre les deux yeux. Trente ans si le flic était mort et qu'il avait pas pu confirmer deux-trois trucs. 
Un témoignage écrit, vu qu'il pouvait plus parler. 
C'est l'adrénaline. Ça lui a permis de garder assez de lucidité pour voir ce qui se passait et comprendre, et se souvenir. 
Fin bref. Même si on avait plaidé coupables (sauf Séb, ce con jusquauboutiste) on avait dû passer devant une brochette de spécialistes du droit, dans une cour criminelle pour négocier tout ça.
Reste que j'ai pas pu, pas une seconde, soutenir le regard du flic. Même quand j'ai dit que je regrettais d'avoir participé à l'agression, et surtout d'avoir appuyé sur la détente.
On a appris qu'il était même pas juif. Pas une goutte de sang. Ni par alliance, rien. C'était un malentendu, suite à un surnom que lui avait collé certains de ses collègues, à cause d'un suspect parano qui le pensait juif. Ils avaient tourné ça en blague, au poste. Sauf qu'un neveu des frères Bouh, flic stagiaire, avait pris ça pour argent comptant. Je me souviens pas trop comment c'était venu mais ce petit con avait fini par en parler à ses oncles. Une histoire de pression, qu'ils lui imposaient parce qu'il avait décidé d'être flic. 
Fin voilà, quelque part je le comprends, le neveu Bouhajeb. Quand on veut s'en sortir, qu'on s'en donne les moyens et qu'on commence à y arriver, ceux qui restent au fond nous retiennent, par jalousie, "esprit de groupe" ou je sais pas quoi : ils nous ramènent en bas. 
C'est dur de lutter, face à ce genre de pression.
Huit ans. J'en ferai peut-être six si je me comporte bien. Si je bosse suffisamment pour couvrir ma part de frais d'incarcération, si je participe aux tâches quotidiennes, si je suis les cours, et une formation, et les séances psy. 
J'ai atterri dans cette taule un peu spéciale parce que mon profil correspond, il paraît. C'est-à-dire que j'ai été condamné à moins de dix ans, que je suis ni un junkie, ni un cas psy, ni un assassin (dans le sens tueur de sang froid qui ne rate pas sa cible), ni un violeur, ni un trafiquant dangereux, ni un terroriste. Juste un type qui a pris un mauvais chemin à cause de mauvaises fréquentations. Un type qu'il est en théorie facile de remettre dans le droit chemin, justement. 
J'ai appris hier qu'il y a des stages à l'extérieur, pour les fins de peine. Sous condition de dossier favorable. En gros je suis pas mal tombé. En plus on a des cellules individuelles. Minuscules mais c'est le prix à payer pour pas se retrouver avec un ronfleur, ou pire. Bien pire. 
Le seul vrai problème, c'est les trois surveillants qui m'ont pris en grippe. Ça fait un peu cliché mais bon, j'ai un peu flingué un des leurs. Je me demande des fois si c'est pas le flic qui les commande depuis l'extérieur. En tout cas ils ne manquent pas une occasion de m'emmerder. Au moindre prétexte, le plus souvent inventé, je me fais fouiller au corps, ma cellule est retournée, et je me fais confisquer des trucs. Comme les photos que m'a fait passer oncle Arsen. Des photos de famille. Dont une de moi et papa devant le food-truck. J'avais même une photo de vacances de moi et Miki à Berlin. Des super bons moments de ma vie. Je pourrais demander à Arsen de me les réimprimer mais ces connards prendraient ça pour de la provoc.
Il y a aussi que je passe pour une fillette, parce qu'à chaque fois qu'ils le peuvent, ils pincent, serrent, frappent sans en avoir l'air. C'est usant. Je l'ai ramené, au début, mais j'ai vite compris que ça ne faisait qu'aggraver
les choses. Par extension, que c'était pas bon pour mon dossier. Alors je reste amorphe, autant que possible, je me mords la langue, je serre les poings en espérant qu'ils se lassent. Ça a déjà commencé. J'en n'ai plus que deux sur le dos, dont un qui n'y met plus autant d'enthousiasme que les premiers temps. 
Il reste le troisième, Larime. Le plus motivé à m'en faire baver. Et c'est pas pour venger le flic. Peut-être au début, au moins pour se donner une excuse, mais là j'y crois plus. C'est juste un hobby. Peut-être pas pour lui une raison de se lever le matin, mais un plaisir coupable, indispensable à ses yeux pour passer une bonne journée. J'ai l'impression de représenter tout ce qu'il déteste chez les humains.
Le voilà, d'ailleurs. 
Il se plante devant moi, sa matraque à portée de main, bien visible, son sourire au coin des lèvres. Je suis assis sur une table, les pieds sur le banc. J'enlève mes écouteurs.
"Le roi Sigmund t'attend au donjon, il me dit. Tu connais le chemin, je te suis, princesse."

 


14.


Je m'installe à ma place habituelle, muni de ma tronche d'enterrement habituelle. Le doc se félicite de ma présence malgré mon retard. Comme si j'avais le choix. Je vois l'autre con de Manuel rire doucement. Il a aperçu le surveillant poser une main sur mon épaule, et moi me tordre et m'écarter avec une grimace parce que putain il m'a pincé un nerf, ce connard. Encore.
La séance se passe. J'écoute d'une oreille plus que distraite les malheurs de mes codétenus. 
À un moment, le psy étale un tas de cartes sur une table placée au milieu du cercle. Ce sont des images qui représentent des objets, des gens, des situations banales, des lieux, des monuments, ce genre de trucs. Là, il nous demande d'en choisir une, celle qui nous parle le plus et d'expliquer au groupe pourquoi on l'a choisie.
Aucun d'entre nous n'a envie de faire ça sauf peut-être Marco, qui aperçoit une image qui l'inspire direct. Celle d'un homme et d'une femme en ombre chinoise qui se baladent sur une plage, main dans la main. Il parle (comme souvent) de sa fiancée qu'il a hâte de serrer dans ses bras et d'emmener en Grèce ou un pays comme ça, où il la demandera en mariage, et bla et bla. 
Un silence s'installe une fois qu'il a terminé. 
Bob, le cinquantenaire de la bande, étudie les cartes.
Manuel, Chris et moi, on reste dans nos sièges en regardant ça de loin. Le psy nous fait savoir qu'il ne nous libérera pas tant qu'on n'aura pas joué le jeu. Sérieusement, s'entend. Il nous dit qu'on peut laisser faire le hasard et improviser. Sur un projet, un souvenir.
Bob choisit une carte pour parler d'un épisode de sa vie qui inclut sa fille et ses deux petits enfants. J'aime bien Bob. Il est gentil, il a une voix douce, même si on sent bien qu'il faut pas le chercher, au risque de le trouver facilement. 
Pendant ce temps, Manuel pioche au hasard et réfléchit un moment sur ce que le hasard vient de lui proposer. Il finit par tirer une autre carte. Quand enfin Bob cède son tour, il se lance, à propos de ses potes, et du jour où il sortira d'ici pour les retrouver et aller boire une bière avec eux. On comprend que c'est surtout un rêve, parce qu'on sait que ses potes l'ont lâché, les uns après les autres, depuis son incarcération. J'en aurais presque de la peine pour lui.
"Merci à toi, Manuel. Sacha ? Chris ?" fait le psy une fois le discours déprimant de notre co-détenu terminé. 
Je me penche vers les cartes, les coudes sur mes genoux.
J'aperçois l'image de gens autour d'un repas (de famille), et aussi celle d'une assiette de petits gâteaux à côté d'une tasse de café. Si je parle de ce que ça me rappelle, je vais en avoir les larmes aux yeux. Vraiment pas envie de jouer à ça. Un soupir et je m'enfonce dans mon fauteuil.
Chris prend son tour en retirant du tas une carte avec un vieux téléphone dessiné dessus. Il dit qu'il va se décider à appeler sa mère. Ça fait longtemps qu'il a ce projet, aussi longtemps qu'il le remet à plus tard, mais là il dit que ce jeu, cette carte, c'est un signe. Le psy demande ce qu'il compte lui dire. La première chose. Je n'écoute pas la suite. Juste la fin où Chris demande la permission au psy de garder la carte. Acceptée. 
Là je sens les regards qui convergent sur moi. Je fais finalement mon choix. Un vélo. Je montre la carte avant de la rebalancer sur le tas. 
"J'ai juste envie de me barrer." 
– Sacha, s'il te plaît."
Ouais je sais. Mes camarades ont tous joué le jeu, je leur dois de participer à mon tour, etc. Alors j'attrape une carte que je n'avais pas vue jusque là et la montre à l'assistance. C'est un pont. Un viaduc, même.
"J'ai toujours eu envie de faire du saut à l'élastique. Je pense que je vais réclamer une perm de sortie juste pour ça", je dis au psy avant de lui demander la permission de garder l'image. 
"Sans élastique commente Manuel.
– Ça te plairait de voir ça, je lui réponds.
– La séance est terminée, nous interrompt le psy. À jeudi... Sacha, tu restes."

 


15.


Il s'installe en face de moi sur le siège laissé libre par Bob. Putain, ça me fatigue. Je me sens tellement vide. Je voudrais être ailleurs mais je sais pas où. Avant qu'il me parle de son inquiétude face à mes pensées suicidaires, je lui dis :
"Je le pense pas vraiment.
– À quoi ?
– ... À faire du saut à l'élastique. Ça m'attire pas. Je préfèrerais une balade à vélo."
Pas de réaction à ma super-répartie à deux balles. Il attend. Il fait toujours ça. Je commence à comprendre comment ça fonctionne, un psy. C'est mon premier. Je pensais pas en avoir besoin, au début, comme tout le monde. Il insistait l'air de rien pour me ramener là où ça fait mal, je voyais pas trop l'utilité. En fait, c'est un genre d'exorcisme. Faut régler des trucs pour pouvoir avancer. Je crois que j'ai pas totalement fait le deuil de papa, j'ai pas l'impression que je m'en remettrai un jour, mais en parler, ça pose les choses. 
Il y a quelques temps, il m'a demandé si je pensais que papa me voyait, de là où il est maintenant. J'ai répondu non, sans réfléchir. Comme quoi de un : c'est pas possible. La mort, c'est le vide absolu. C'est le temps qui continue sans nous, comme il s'est écoulé avant qu'on arrive au monde. De deux : comme quoi, même s'il y a un au-delà et tout, valait mieux pas qu'il soit témoin de ma déchéance. De là il a voulu savoir pourquoi. La réponse, il l'avait devant les yeux. Il l'a toujours, d'ailleurs.
"Je vais te donner un devoir à faire pour jeudi prochain."
Je m'imagine une phrase à copier cent fois, plus logiquement une dissert' à partir d'une carte qu'il va choisir pour moi, là tout de suite mais il me sort :
"Tu vas écrire une lettre. 
– À qui ?
– À une personne de ton choix. 
– ... J'ai jamais fait ça. J'suis censé dire quoi ? 'fin écrire quoi ?
– Ce que tu veux. Tu es libre d'écrire ce que tu veux à qui tu veux. À ton père, ou à un autre membre de ta famille. Un ami. Quelqu'un qui ne te connait pas, que tu ne connais pas, pour lui raconter un souvenir, ta vie d'avant, ou actuelle, celle que tu aimerais avoir quand tu sortiras..."
Un peu ce que j'étais censé faire avec les petites images étalées sur la table, mais en bien plus difficile. C'est pas que je suis nul à l'écrit, au contraire, même. Ça me gêne pas, j'avais des super notes en français, que ce soit en dictée ou en dissert', je crois pas avoir perdu la main. La tête, par contre... 
"Au moins trois-cent mots. D'accord ? 
– Ouais, pas juste une carte postale, quoi. Je devrais la lire aux autres ? 
– Seulement si tu en as envie."
Je réfléchis. Pas sur la réponse que je vais lui donner, un devoir à la maison, disons en cellule, ça ne se refuse pas, mais déjà ce que je vais écrire, et surtout à qui.

 


16. 


Bien sûr, j'ai d'abord pensé à écrire à mon père. Déjà pour lui demander s'il me voyait, de là-haut. Mais rien que ça, ça m'a foutu un de ces bourdons. Après je me suis dit que je pourrais écrire à maman. Le manque d'inspiration m'a fait renoncer. Même pas cent mots en une heure. J'ai essayé de meubler mais ça faisait bien trop "meublage". Elle lira jamais cette lettre mais pourquoi je lui raconterais un souvenir dans lequel elle est ? Puisqu'elle y est ? Ou un souvenir dans lequel elle n'est pas ? Ce serait pire pour elle. Ma vie passée, elle l'a connait, ma vie actuelle, elle s'en fout, ma vie future encore plus. 
Du coup j'ai essayé d'écrire à Miki, mais je lui en voulais encore trop, ça m'a bloqué. Puis à Arsen que je vois déjà deux ou trois fois par mois. Il n'en est ressorti que des banalités. 
J'ai pensé à Julia, à mon grand-père que je connais à peine, à ma meilleure amie du collège, que j'ai perdu de vue, même à mon prof de français en sixième. J'ai imaginé écrire à un inconnu. J'ai même essayé de m'écrire à moi-même quand j'avais genre huit ans, pour me dire de préserver le coeur de papa en étant un peu plus sérieux, et que si jamais ça ne suffisait pas, d'empêcher ce qui était arrivé quelques mois plus tard avec le flic. 
En me relisant vite fait le lendemain, j'ai trouvé que ça sonnait creux. J'ai tout effacé.
L'inspiration m'est venue à la fin de l'ultimatum, le mercredi soir, un peu avant l'extinction des feux. J'avais croisé le psy dans un couloir, le matin, et on avait un peu parlé de ce devoir, qui occupait mes pensées comme j'aurais jamais cru. Il m'a dit un truc qui m'a fait cogiter. Comme quoi je pouvais me concentrer non pas sur ce que je voulais écrire, et à qui, mais sur ce qui m'empêchait de dormir, de reprendre ma vie en main dès maintenant. Que c'était forcément lié à quelqu'un. De là, j'aurais un point de départ.
J'ai toujours un peu de colère contre papa, d'être parti comme ça, sans prévenir. Et des regrets que j'ai par rapport à lui. Mais je crois que j'en ai fait le tour et que c'est ça qui fait que je me sens aussi vide. Il n'apparaît même plus trop dans mes rêves. C'est autre chose.
C'est quelqu'un d'autre. 

 


17.


Le surveillant ouvre la porte et me fait entrer dans la petite pièce. J'ai enfin gagné le droit de parler à mes visiteurs sans vitrage interposé. C'est chouette. Ça va faire un an que je suis là et c'est la première fois que je peux serrer oncle Arsen dans mes bras.
C'est le seul qui vient me rendre visite depuis le début. 
Je lui en ai voulu pour ce qu'il m'a dit le jour de la cérémonie, ses conseils, son fatalisme sur mes compétences et par rapport à la vente du food-truck, tout ça. Il avait raison, je m'en rends compte aujourd'hui, mais sur le coup, ça a été compliqué à avaler. Je me souviens des cours du soir que j'ai suivis, des petits boulots, de la formation à distance pour apprendre à gérer une petite entreprise, celle qui m'a fait perdre le peu de confiance que j'avais encore en moi.
J'suis comme maman, des fois, j'en veux en tout le monde alors que je devrais surtout en vouloir à moi-même. 
On s'assoit tous les deux, de part et d'autre de la toute petite table. Il me remet une enveloppe. Je le remercie sans l'ouvrir pour l'instant. Maintenant que les surveillants me foutent la paix, même Larime, je vais pouvoir recoller quelques photos sur le mur au-dessus de mon lit. Je le remercie. Il me demande comment je vais. 
"Ça va. Et toi ?
– Bien.
– Et Caro ?
– Ta cousine va beaucoup mieux, je te remercie. Elle va pouvoir retourner à l'école demain. 
– Cool.
– J'ai eu des nouvelles de ta maman. L'usine l'a rappelé. Ils lui ont proposé un CDI. Une de leurs employées va bientôt partir à la retraite."
Je suis soulagée. Elle galère tellement depuis que la maison a été saisie. Ce job va lui permettre de louer un studio à elle, plutôt que de se geler les miches un hiver de plus dans la maison de jardin, chez sa soeur en Bretagne. Pas la porte à côté, mais c'est pas comme si on lui manquait, moi et Miki. En parlant de mon frangin, j'apprends qu'il se fait emmerder par un surveillant. Un certain Larime. Le fameux. Cette raclure de chiotte a été transféré de mon "établissement pénitentiaire" au sien il y a un mois. Sauf que Miki ne sait pas prendre sur lui. Il répond aux provocs. Apparemment il a même trouvé intelligent de sortir les poings, ce qui lui vaut d'être à l'isolement en ce moment. Je l'avais senti venir, celle-là. Tellement de loin que je réagis à peine. 
"Sacha, il faut que je t'annonce quelque chose."
Je fais tourner l'enveloppe entre mes mains, puis je lève les yeux sur oncle Arsen. Il a sa tête des jours tristes. 
"Je retourne au pays."
Je réponds un petit "quoi ?" 
Et là il m'explique, ou plutôt il me rappelle dans quoi il bosse, et le projet de sa vie qui consiste à ouvrir un centre de formation en Arménie. À le développer. Tout ça. Je vacille dangereusement à l'intérieur. J'ai l'impression que ma cervelle de moineau, que mes os et mes muscles s'effritent, comme une construction qui tombe en ruines en hyper-accéléré. Il me dit qu'il en a au moins pour deux ans, qu'après il est prévu qu'il fasse de nombreux allers-retours, mais que d'ici là il fera son possible pour revenir régulièrement. Il me dit qu'il ne me laisse pas tomber, et au fond je le sais bien, n'empêche que les larmes me montent aux yeux. Une boule se forme dans ma gorge. J'suis obligé de faire un effort surhumain pour ravaler tout ça et lui répondre que je suis content pour lui. Parce que c'est ce qu'il a toujours voulu. Il a travaillé dur pour ça. Ma voix déraille un peu mais je m'en sors pas trop mal. 
On se met d'accord pour s'écrire. C'est mieux que les visites en visio. Plus gérable pour lui. De mon côté, je pourrais garder ses lettres et les relire quand j'en aurais envie. Quand j'en aurai besoin, pour être honnête. 
C'est pas que lui et moi on a toujours été super proches. Il venait peut-être deux ou trois fois par an à la maison, avant la mort de papa, sans compter les réunions de famille et les fêtes de Noël. Après ça, on s'est envoyés des messages, il m'a appelé une paire de fois pendant la période où j'essayais de faire de moi un mec responsable. C'est surtout depuis le procès. Il était là. Il nous a soutenu, moi et Miki. Il vient nous voir, chacun dans notre prison, pour maintenir le lien entre nous, et avec maman pour ce que ça vaut. 
J'ai vraiment trop envie de chialer. 
Ça tombe bien, le temps est écoulé. Ça passe toujours à une de ces vitesses. On se serre dans nos bras pour la deuxième fois de notre vie. J'évite un peu de croiser son regard avant que le surveillant me sorte de la pièce. J'essuie mes larmes et je renifle jusqu'à enfin atteindre ma cellule. Là je ferme la porte et je laisse le barrage céder sans lâcher l'enveloppe qui contient mes nouvelles photos souvenir.

 


18.


Un nouveau printemps succède à l'hiver. J'ai eu vingt-et-un an la semaine dernière. J'ai élargi mon univers musical. Dans mes oreilles, Radiohead succède à Marvin Gaye pendant que j'arrose la rangée de fraisiers. Je remplis les ollas au passage. Bob et le nouveau, Louis, ramassent des pommes de terre, des carottes et du céleri branche. J'amènerai les deux cagettes en cuisine, ensuite, et je filerai un coup de main à Jordan pour préparer le repas du soir. Ce poste aux plantations m'a petit à petit sorti de mon hiver intérieur. Je ne me souviens même plus trop cette période. Juste que c'était sombre, gris, sans saveur. Violent, à des moments. Désespérant le plus souvent. Quand Greg a été libéré au terme de sa peine, aux cuisines, on m'a proposé de prendre sa place. Les réserves émises par le staff étaient nombreuses mais le psy a insisté pour qu'on me laisse une chance. 
J'en avais pas vraiment envie, pour tout dire, mais encore moins envie d'argumenter en ma défaveur, alors j'ai fini par accepter.
Je me suis mis à rincer, éplucher, couper, cisailler, blanchir, assaisonner. Je pensais que ça allait me refoutre le moral à zéro mais non. La lumière revient. C'est dur parfois, au niveau "psycho-nostalgique". Mais quand je regarde de l'avant, ça va mieux. Je me mets à voir des trucs. J'entrevois ce que pourrait être ma vie d'après.
Dans le couloir qui mène aux cuisines, je croise Malo, le surveillant, qui me fait signe de couper ma musique. J'enlève un de mes écouteurs :
"Sacha, faut que t'ailles voir le psy, t'as de la visite. 
– Pourquoi le psy ?"
Il me prend les cagettes que je tiens à bout de bras pour les apporter lui-même à Jordan. Le psy, pour une visite ? Ça n'annonce rien de bon. Ça sent la vieille grosse nouvelle bien moisie, même. J'ai peur pour Miki. Pour maman. Pour oncle Arsen. Une agression, un accident ? Un crash d'avion ? 
Arrivé en mode "zombie paniqué" à l'étage, je me fais escorter par le planton jusqu'au bureau du psy. 
Cohen se lève de son fauteuil, il porte une chemise blanche, un veston sans manche et sa barbe de trois jours. Il me rassure aussitôt en voyant ma tronche et m'invite à m'assoir sur son canapé en me rejoignant. Mais j'ai pas envie de m'assoir. J'attends qu'il me dise ce que je fous là, ce qui s'est passé, peut-être que là, j'en aurais besoin mais pas avant. 
"Tout va bien, Sacha."
Il se plante devant moi et me sourit : 
"Tu te souviens de la lettre que tu as écrite il y a à peu près deux ans ? 
– Quelle lettre ? je demande en pensant à toutes celles que j'ai envoyées à oncle Arsen en Arménie.
– Je t'avais imposé un petit exercice à la suite d'une séance de groupe..."
Oh putain je me souviens. Les images sur les cartes. Le viaduc, le saut à l'élastique sans élastique. Le devoir en cellule. Quelle galère. Jusqu'à ce qu'il me fasse prendre le problème un peu différemment. Qu'il me demande de me concentrer sur ce qui m'empêchait d'avancer. Je lui avais rendu mes pages manuscrites, on en avait parlé à la séance de groupe du jeudi avec les autres, mais sans que je leur lise tout ce que j'avais écrit. C'était resté entre lui et moi. 
Enfin j'aurais préféré. Parce que je sens qu'il me l'a fait à l'envers. 
"Il est là.
– Qui ? je demande alors que je crains de savoir la réponse.
– Yann. Le policier.
– Non.
– Sacha...
– J'ai pas envie. Vous pouvez pas m'obliger.
– Je viens d'avoir une longue conversation avec lui, je t'assure que tu n'as rien à craindre. Vous en retirerez tous les deux..."
Je ne l'écoute plus. Je vais pour retourner d'où je viens, mais il a dû prévoir le coup parce que le surveillant bloque fermement l'accès au couloir. 
"Je ne suis pas allé le trouver pour lui faire lire ta lettre, se défend le psy derrière moi. J'ai été contacté par sa psychologue. Aie à l'esprit que ça ne l'enchante pas particulièrement de se confronter à l'un de ses agresseurs, mais souvent le besoin surpasse l'envie."
Je ferme les yeux, je vide mes poumons de tout l'air qu'ils contiennent. C'est vrai. J'suis du côté des monstres. C'est bien pour ça que je suis là. Et pour encore quatre ans, dans le meilleur des cas. Quatre ans, putain. Une éternité pour moi. Pour "ma victime" ? Ça devait pas être cher payé. 

 


19.


Défait, je traîne les pieds jusqu'à la biblio qui sert aux séances de groupe. Il est assis dans un des fauteuils, les bras croisés. Il me fixe d'entrée de jeu. Ça me rappelle le mal que j'ai eu à soutenir son regard pendant le procès. Il pouvait à peine parler, et il se faisait balader en fauteuil roulant quand il pouvait pas se déplacer avec ses béquilles. Mais il avait tenu à être présent et à témoigner. À nous confronter. 
Séb avait pris cher. Julia et Miki un peu moins. Mon avocat m'avait négocié la peine la plus légère, même si c'était moi qui avais appuyé sur la gâchette. J'avais des circonstances atténuantes, askip. Le comportement de Séb devant le juge, ses mots à mon encontre, ont achevé de jouer en ma faveur.
Accompagné par le psy, et un peu poussé dans le dos par le surveillant, je m'approche. 
Yann le policier se lève. On se fait face. Les présentations sont faites depuis longtemps. On ne se serre pas la main. Juste Cohen nous invite à nous installer. Pendant quelques secondes il nous observe et puis il s'éloigne en entraînant le surveillant avec lui. 
Je sais pas comment me mettre ni quoi faire de mes mains. Je décide de les glisser entre mes genoux. J'angoisse, terrible. Son regard me change en statue, sérieux. 
"J'ai lu ta lettre.
– Ouais, je fais dans un souffle. Il paraît."
Ça me fait bizarre d'entendre sa voix. Séb lui avait crâmé la gorge et les cordes vocales avec son idée à la con. J'imagine pas ce qu'il a dû endurer à l'hosto avant de pouvoir reparler à peu près normalement. Les opérations, les traitements, la rééduc et tout ça. 
"Ça t'emmerde ?"
Je hausse les épaules. Oui. Et non. Je me souvenais avoir raconté un peu ma vie dans cette lettre, comme si j'essayais de me justifier. Il y avait de ça mais je voulais pas non plus nier toute responsabilité. Il y a tellement de choses que j'aurais pu faire différemment... Je m'étais laissé entraîner. D'un autre côté, si j'avais pas été là, Séb serait allé au bout de sa connerie. C'est sûr. 
J'aurais mieux fait de ne pas y aller, de prévenir les flics et les laisser gérer, j'aurais mieux fait de trahir mon frère et mes "amis". 
Je le regarde. Je détourne les yeux un moment mais j'y retourne, et je tiens bon, cette fois. Ce con, il est canon, avec ses yeux verts. Des mots sortent tout seul de ma bouche :
"Je suis désolé.
– Je sais", il me répond.
Mes mains sont écrasées entre mes genoux. J'ai du mal à déglutir. Pourquoi il est là, exactement ? Qu'est-ce qu'il attend de moi ? Mon regard dévie et se perd dans le vide. Je le trouve intimidant. Encore plus que quand on est entrés en force chez lui pour le tabasser, et qu'il s'est défendu, et après, attaché sur la chaise, quand il nous fixait tour à tour. J'oublierai jamais. J'ai une pensée pour la photo sur le marque-page. Quand j'ai su, avant les autres, et que j'ai rien dit. Il a su que je faisais ça par "solidarité". Il a compris que j'étais le maillon faible du groupe. Je lui demande :
"Vous êtes allé voir les autres ?
– Non.
– Pourquoi ?
– Je te retourne la question : pourquoi j'irais leur parler ?"
Je trouve rien à lui répondre. J'arrive même pas à défendre mon frangin. Il est resté tellement passif quand la situation a dérapé. Il m'a laissé seul avec Séb alors que c'était clair qu'il allait me forcer à tuer ce flic. On en bave tous les quatre, en taule (je compte pas les frères Bouh dans leur cage en Tunisie) mais je suis peut-être le seul à vivre encore avec ce qu'on a fait sur la conscience. À mal le vivre. Si on s'était pas fait choper, ils auraient retrouvé leurs petites vies comme si de rien, ou presque. Perso, j'en n'aurais pas été capable. Je le sais. Sûrement parce que j'suis une fillette. Un sensible. 
"J'aurais aimé la lire plus tôt."
OK, il revient à la fameuse lettre. Je ne comprends pas trop en quoi ça l'aurait aidé. Peut-être que si je me souvenais un peu mieux de ce que j'avais écrit... Il vient de la lire, moi je l'ai écrite il y a deux ans déjà.
"J'ai eu la terreur de ma vie."
Je fixe le sol. Il continue :
"J'en ai encore des cauchemars. Regarde-moi."
Je relève péniblement les yeux sur lui. Il a eu peur, il a souffert, il dort encore mal mais il a l'air tellement solide. J'aimerais avoir le dixième de son mental. J'ai encore envie de lui demander pardon mais il me devance :
"Je suis venu te remercier.
– ...
– Sans toi, je serai mort. Ça aurait été une sacrée perte pour l'humanité, tu en as conscience ?"
Je crois qu'il essaye de dédramatiser. Il y a quelque chose qui s'opère dans ma tête. Il me remercie alors que je lui ai tiré dessus. C'est passé à quelques centimètres. Je l'ai touché, pas mortellement, et ça juste parce que je tremblais comme une feuille. C'est tout. Mais j'ai tiré. Seb et moi on l'a cru mort, on s'est même pas posé la question, on n'a pas vérifié, on a juste détalé comme des rats. Et il est là. Et il me remercie. Je sais pas, depuis tout ce temps ça me grignote de l'intérieur, trois ans que je traîne ma carcasse vide dans cette taule en me demandant si je vaux encore quelque chose, si la vie vaut la peine alors qu'il a tourné la page, lui. 
Ça m'avait soulagé de le savoir vivant. 
Là c'est encore autre chose. C'est plus fort. Une putain de vague qui m'arrive en pleine poire. Je me mets à rigoler. C'est nerveux. Le barrage cède.

 


20.


"Patron, vous voulez manger avec nous, avant le service ?"
Le directeur de la prison, monsieur Garnier, se redresse pour me faire face. Il finit toujours son inspection matinale par la cantoche. Là tout de suite, il contrôle une prise électrique avec un détenu spécialiste dans ce domaine. Apparemment, on peut rien brancher là, ça fait un court-circuit. Bref. Il me sourit :
"Volontiers. Qu'est-ce que tu nous as préparé aujourd'hui ?
– Canellonis d'endives braisées et bécha végétale, patron. En poisson on a de la limande."
Il secoue la tête, l'air de dire "oh toi, tu me plais." Je lui balance un petit clin d'oeil et je m'en retourne pour lui préparer une assiette. Il est vachement cool, le nouveau dirlo. Il est arrivé il y a six mois, à peu près, et sans tout révolutionner, il a amené quelques changements qui ont fait du bien à tout le monde, employés et détenus. Bon après, c'est sûr que je vois les choses différemment depuis quelques temps. Je retrouve celui que j'étais avant, qui gardait le sourire même quand il se faisait engueuler par les parents ou qu'il se réveillait avec la gueule de bois et un John Doe à côté de lui, drôlement moins sexy à la lumière du matin que sous les spots du Yellow Sub... Rebref. 
On se retrouve à dix autour de la table. C'est marrant parce qu'on est de plus en plus nombreux. On a commencé à trois, les trois piliers des fourneaux. Bugs a été le premier surveillant à nous rejoindre. Ses collègues ont pris la même habitude. Surtout Malo, qui s'arrange souvent pour être de garde à la cantoche ou comme aujourd'hui à la blanchisserie, juste à côté. Le psy (il s'appelle le docteur Danyel Cohen) est là trois fois par semaine mais pas ce midi. Il y a aussi Damien et Annabelle qui nous livrent quotidiennement en épicerie, en gros tout ce qu'on peut pas produire sur place comme la limande de ce matin. Un jour, ils avaient oublié une cagette d'oranges au fond de leur camion. Ils étaient repassés à la fin de leur tournée pour nous la remettre, et comme c'était l'heure, on les avait invités. Eux aussi en ont fait une habitude. Avec l'accord du boss, évidemment, qui était là avec sa secrétaire, comme aujourd'hui. La prof de yoga-fitness-bien-être et savoir-vivre en société (et j'allais oublier nutritionniste) arrive la dernière, après son dernier cours du matin. 
C'est génial parce qu'on parle bouffe mais aussi de tout un tas de trucs qui paraissent sans importance quand on est libre. Weekends, vacances, cinoche, famille, faits divers et puis des tas d'anecdotes sur les uns et les autres, qui fait qu'on apprend petit à petit à se connaître. 
Quand ils sont tous là à se régaler, et à discuter et à se marrer, et que je regarde un ou deux ans en arrière, quand j'étais en pleine dépression, ça me réchauffe tellement le coeur. 
Oncle Arsen a remarqué dans mes lettres que je remontais la pente mais quand il est venu me rendre visite entre deux avions, ça l'a vraiment frappé. Je l'ai vu heureux pour moi. Et aussi surpris de la relation que moi et Yann on a bricolé. 
Yann. Je pensais pas qu'il reviendrait, après la rencontre manigancée par nos psys respectifs. Lui non plus, d'ailleurs. Il me l'a avoué la semaine d'après. Le dimanche suivant, début d'après-midi, c'était plié, signé, emballé, pesé : c'était son jour et son heure de visite, sauf quand il était retenu par le boulot. Ou autre chose, ce qui était rare vu qu'il n'avait plus que sa maman, qu'il voyait déjà en semaine, bien assez souvent, il a précisé. Pas d'enfants, pas de mari, ni même de petit ami... et encore moins d'amis, il a ajouté pour la blague. J'ai répondu que ça nous faisait déjà la blinde de points communs. 
Le tintement d'une cuillère contre un pichet d'eau me sort de mes pensées. C'est monsieur Garnier. Il s'est levé pour réclamer notre attention :
"Merci à notre brigade de la cantoche ! Oscar et Fabien, je vous félicite. Vous prenez vos rôles de commis très à coeur. L'un comme l'autre n'avez pas été emballé "de fou" en comprenant que vous alliez devoir suivre les directives d'un de vos camarades, mais vous avez rapidement intégré le fait qu'un commis n'est pas un simple second couteau, mais le bras droit, essentiel, d'un chef de cuisine. Vous avez aussi compris, comme nous tous ici, que Sacha n'est pas un détenu privilégié, et qu'il n'a pas volé sa place. Il suffit de passer quelques minutes avec lui derrière les fourneaux, de l'entendre parler de son travail, que dis-je, de sa passion, pour que l'évidence vous illumine. Sacha, encore une fois, c'est un régal ! Je te renouvelle tout particulièrement mes remerciements pour l'attention que tu portes à l'élaboration des menus, déclinés en différentes versions, notamment végétarienne, toujours avec brio...
– Fayot", commente quelqu'un sans bouger les lèvres et en modifiant sa voix.
On sait tous que c'est Malo, des rires fusent, le boss sourit aussi mais il poursuit :
"C'est pourquoi, si tu es d'accord, je te propose de parfaire tes talents innés de cuisinier aux côtés d'une chef non moins talentueuse qui a travaillé dans plusieurs établissements étoilés. Je la connais bien, j'en ai discuté avec elle, elle est prête à prendre quelques heures de son temps chaque semaine pour venir ici, afin de te transmettre ses connaissances et aussi t'apprendre à gérer une petite entreprise, puisque tel est ton projet."
À mesure qu'il déroule tout ça, je me gélifie. Le coup de Malo m'a fait rigoler comme les autres mais là, je sais plus où me foutre. 
"Je lui ai fait goûter un de tes bouillons d'inspiration asiatique, cuisiné à mon intention avec les restes d'un service, comme tu le fais régulièrement. Un repas à emporter né de ta détermination à ne pas gâcher la nourriture." 
Oscar, assis à côté de moi me tapote chaleureusement l'épaule. J'aperçois les sourires autour de la table, les acquiescements, et la nutritionniste déjà prête à applaudir. Je m'accoude à la table, j'enfouis le bas de mon visage dans mes mains en fixant le boss. J'ai envie de dire mille fois oui. En même temps je me demande si j'en serais capable. Cette dame, une chef digne de bosser dans des restaus étoilés ?? qui est prête à prendre du temps pour moi, ici en prison ?? je vais la décevoir, à un moment, c'est sûr. Est-ce qu'elle sait ce que j'ai fait, au moins ? 
J'entends des "c'est une super nouvelle !" "trop content pour toi", et même un "tu le mérites", quand enfin le patron conclut en me demandant si je suis partant. 
Comme je n'arrive pas à former un seul mot avec ma bouche, ni même avec mon coeur ou ne serait-ce que dans ma tête, il prend les commandes :
"Les détenus vont bientôt arriver. Malo, vous allez remplacer Sacha au service, pour la peine. Allez. Tout le monde à son poste."
Je m'éxecute comme un automate quand il me demande de le suivre jusqu'à la cour. 

 


21.


Le soleil me fait plisser les yeux. Ça me fait du bien de marcher, de m'aérer. Je respire à fond. Je crois que le boss Garnier s'en veut de m'avoir balancé sa proposition devant témoins. Sauf que c'est pas le problème. Faut que je le rassure. Et que je rassemble mes esprits, comme me l'a appris le doc Cohen :
"C'est moi, j'suis désolé, au fond de moi je saute au plafond... Vous la connaissez bien ? C'est qui en fait ?
– La chef Dassin. 
– Chloé Dassin ?
– Exactement.
– Nan...
– Si.
– Saison 7.
– Exact. Tu connais bien l'émission."
Un peu que je connais. Ça faisait quelque chose comme six ou sept ans, maintenant. Chloé avait atteint la demi-finale avec sa cuisine de bistrot, sa maîtrise des techniques, des goûts, ses présentations, ses associations... Pour papa et moi, elle avait gagné le concours, cette année-là. Elle nous avait même inspiré quelques recettes qu'on avait mis à la carte du food-truck. Comme d'autres candidats nous en avaient inspiré tout au long des saisons, mais elle en particulier.  
"J'ai dirigé un centre pénitentiaire tel que celui-ci, près de Dijon, m'apprend le boss. Elle venait deux fois par semaine pour apprendre les bases de la cuisine aux détenus qui le souhaitaient. Je l'ai vu faire naître des vocations, c'était formidable. Elle a arrêté pour des raisons personnelles, quant à moi j'ai obtenu ma demande de mutation, mais nous sommes restés en contact. Je lui ai parlé de toi... de ta cuisine, mais pas seulement."
Je baisse la tête. Alors elle sait. Elle sait mais elle a quand même envie d'avoir à faire à moi, de m'apprendre des choses. Doit y avoir erreur sur la personne. 
"Sacha, est-ce que tu accepterais de la rencontrer avant de prendre une quelconque décision ? 
– L'angoisse.
– Je me disais que peut-être tu pourrais lui préparer à manger ?"
Encore pire. 
"Elle a vraiment apprécié ton bouillon asiatique. J'ai bien cru qu'elle allait le terminer et me laisser affamé... Sacha : elle connaît ton parcours. D'où tu viens, ce que tu as traversé, tes malheurs, tes erreurs, mais aussi tout ce que tu as accompli ces derniers mois. Ta renaissance, grâce à la cuisine, et aux personnes qui t'entourent."
Je pense à Yann. J'en serais pas là sans lui. Sans son pardon. Je pense à Cohen, qui m'a jamais lâché. À oncle Arsen, qui a maintenu ce qui me reste de lien avec l'extérieur. Et à lui, là, qui se met en quatre pour chacun de nous. En huit, juste pour moi. 
Ça se fait peut-être pas mais je m'en fous : sans réfléchir, je le serre dans mes bras.

 


22. 


Quand j'annonce la nouvelle à Yann, le dimanche suivant, il me félicite, comme les autres, sans savoir tout à fait ce que ça représente pour moi. Il me dit qu'il a regardé quelques émissions de "Chef, Oui Chef !", qu'il ne se souvient pas tellement des candidats, encore moins de Chloé Dassin en particulier mais il est sincèrement content pour moi. Bien sûr il a une idée de l'honneur qui m'est fait. De la chance qui m'est donnée. De l'angoisse que ça me provoque, aussi. C'est ce qui fait que sans prévenir, dans cette petite pièce d'un mètre cinquante sur trois, sur nos chaises de part et d'autre de la table carrée, il pose sa main sur la mienne. Enfin sur mon poing serré. 
Ça me file un frisson. Agréable.
Il se penche vers moi :
"Lance-toi. Sinon tu vas le regretter. Et elle aussi."
La précision m'arrache un sourire.
Il enlève sa main. 
Cet homme me fait du bien. J'aimerais le voir plus souvent, lui parler tous les jours, sentir sa chaleur, l'embrasser. Ce que je fais déjà tous les soirs en imagination avant de m'endormir... tout en me demandant ce que ça lui ferait de le savoir. Je parie que c'est réciproque, au moins dans un coin éloigné de son esprit. Je le sens. Mais je veux pas tout gâcher. Ça lui serait tellement facile de couper les ponts sans explications. J'ai même peur qu'il fasse semblant, dans mes pires moments. Qu'il me fasse croire des trucs, depuis sa première visite. Qu'il ait décidé de me rendre accroc, pour ne pas dire amoureux, tout ça pour finir par me laisser tomber comme une vieille chaussette. Ça me flinguerait. Il l'a compris.
Je devrais pas m'attacher comme ça. Mais c'est bien plus fort que moi.
On passe le quart d'heure à parler de Dassin, de cuisine et de tout ça. Il me dit qu'il va profiter de son temps libre, grâce à ses horaires fixes de fonctionnaire de bureau, pour se faire le replay de la saison 7. C'est là que je lui pose une question, la question que j'ai pas encore osé lui poser :
"Tu vas bientôt pouvoir reprendre du service sur le terrain ? 
– Oui, je pense.
– Ce que tu faisais avant ?
– On m'a proposé d'intégrer une antenne locale de la BRB.
– C'est quoi ?
– La Brigade de Répression du Banditisme. 
– Ils s'occupent de quoi ?
– Braquages, vols à main armée. Dans le coin on a surtout à faire à des cambriolages... Et de plus en plus de home-jacking."
Je tente de rester impassible. Il a sa façon bien à lui de jeter des froids, comme ça. J'ai un peu peur que ce soit une mauvaise blague. Surtout que dans un murmure il ajoute :
"J'ai une certaine expérience en la matière."
La fin du parloir nous est signifiée à ce moment-là, par une sonnerie et une lumière rouge qui s'allume à travers le vitrage épais de la porte. 
"Je me fous pas de toi, Sacha. Ils cherchent un bon enquêteur capable de parler et de faire parler les victimes. Ce que j'ai subi peut représenter un atout dans ce genre d'affaires. 
– Je te crois. C'est sûrement pas une mauvaise idée", je fais en me levant.
La porte s'ouvre sur le surveillant. Yann se lève aussi et me fait le signe du téléphone. J'acquiesce en me faisant conduire hors de la petite pièce. 

 


23.


"Sacha ?"
J'émerge. Le doc Cohen porte une chemise marine avec son éternel veston sans manches. Bob est assis à ma droite. À ma gauche, Manuel se ronge les ongles en attendant la fin de la séance. Un nouveau a rejoint le groupe. Il s'est présenté la semaine dernière. Édouard. Il a la quarantaine. Je crois me souvenir qu'il a été condamné à quatre ans pour détention de drogue et dégradations de biens publics.  
"Comment appréhendes-tu ta rencontre avec Chloé Dassin, cet après-midi ?
– J'essaye de pas y penser. Je vais faire à manger comme d'habitude."
En espérant lui faire un minimum honneur en retour. Comment on peut être aussi excité et mort de trouille en même temps ? Et crevé, putain. J'ai presque pas dormi de la nuit. Deux heures, peut-être. Trois cumulées, en comptant la nuit d'avant. Dans mes rêves, certains éveillés, j'arrivais en retard pour mon cours particulier. Trop tard, pas prêt. À un moment je me suis retrouvé au milieu d'un bazar monstre, en cuisine. Submergé littérallement pas plus de casseroles, d'assiettes, de couverts, de torchons et de plats que pouvaient en contenir un Ikéa, sans aucune idée de ce que je voulais faire et de comment m'y prendre. 
J'ai tellement hâte de la rencontrer, et de parler avec elle. Pourquoi j'ai accepté de lui préparer à bouffer dès le premier soir ? Façon de parler. Il y a bien longtemps que j'ai pas connu de premier soir. 
J'aurais du demander un cacheton pour dormir. C'est trop tard. Là j'aurais juste besoin d'un rail de coke. 
Façon de parler, aussi. Ça m'a jamais réussi, la came. 
Quand le psy comprend qu'il ne tirera pas grand-chose de plus de ma personne, il se lève pour nous libérer. 
L'un après l'autre, on passe près de lui pour sortir. Je me place en dernière position pour avoir un peu plus de temps avec lui, en privé. Quand c'est mon tour, avant que je lui présente mes excuses pour m'être montré aussi peu coopératif, il pose sa main sur mon bras :
"Je te sers un café ? Une boisson énergisante ?"
Rien qu'à ces mots, je m'éveille. Il informe le surveillant qui patrouille à l'étage qu'il me garde un peu plus longtemps, laisse la porte ouverte, et va nous chercher deux canettes dans son mini-frigo. On retourne s'assoir, ça fait pschit, et on commence à boire tranquillement. En tout cas en apparence. 
"Tu sais qu'elle ne vient pas pour te juger ?"
Je soupire. C'est vrai. Il a raison, j'ai tendance à oublier que je ne suis pas dans un concours mais en taule, et que je n'ai pratiquement rien à perdre si ce n'est le peu qu'il me reste d'amour-propre. C'est ce qu'oncle Arsen m'a dit, hier au téléphone. Je l'ai appelé lui, plutôt que Yann, parce qu'il fallait absolument que je lui annonce, à lui aussi. Une lettre aurait pris trop de temps à lui parvenir. J'ai pensé lui envoyer un mail mais j'avais peur qu'il me réponde trop tard. Une fois le moment fatidique passé. Je sais pas ce qui tourne pas rond chez moi, à préférer l'écriture. Pourquoi j'ai autant de mal à parler avec des gens, même quand je les connais. Il a compris ça rapidement, le psy. Comme quoi je suis beaucoup plus à l'aise quand je peux raturer, recommencer, reformuler. Réfléchir. Besoin de contrôler les choses. Perfectionnisme pathologique. Peur de l'échec. Du ridicule. C'est pour ça que j'aime autant la cuisine. Derrière les fournaux, j'ai pas peur de m'exprimer, d'improviser. 
Papa avait compris ça. Quand j'y repense, on se parlait pas beaucoup tous les deux, avant que je m'intéresse à la cuisine et qu'il commence à me faire entrer dans son univers. J'aimerais tellement qu'il soit là, et qu'on fasse ça ensemble. Arcadian, père et fils. Approchez, approchez !
"Vous vous souvenez, un jour vous m'avez demandé si je pensais que mon père pouvait me voir ?
– Oui. Tu n'y croyais absolument pas. Ni empiriquement, ni spirituellement. 
– Je pense toujours pas que c'est possible. Mais j'sais pas... J'ai envie de faire ça pour lui. Parce qu'il est là, quelque part. Dans mes souvenirs...
– Dans ton coeur."
Dans mon coeur, c'est ça, il est toujours là. Il sera toujours là. Je dois le rendre fier. On sait jamais, il est peut-être là à rôder, fantômatique, à attendre que je fasse quelque chose de ma vie avant de pouvoir monter au ciel. C'est con mais qui sait ?

 


24.


La boisson énergisante de Cohen m'a requinqué, notre conversation aussi. La douche froide a fini le job. Avec Daho, Biolay, Madonna et The Black Keys dans les oreilles, je me rends présentable. J'ai enfilé un t-shirt propre (vert réglementaire à l'effigie du centre pénitentiaire) sous une chemise ajustée couleur pétrole aux boutons gris que j'attache de bas en haut, sauf le dernier pour pouvoir m'oxygéner suffisamment, ainsi qu'un pantalon en toile noir propre et repassé. Je noue lentement les lacets de mes baskets, noires aussi, à semelles blanches. Mes cheveux coupés à ras me font gagner du temps de mise en pli. Face au miroir, je prends quelques profondes respirations, les mains appuyées sur le rebord du lavabo. En trois ans et demi, j'en ai pris dix. À ce rythme-là, quand je sortirai, j'aurais l'air d'un quarantenaire épuisé avec mes cernes de malade et mes épaules affaissées. Pourtant je m'entretiens. J'ai même pris un peu de muscles. Faut dire que j'atteignais à peine les soixante kilos il y a encore un an de ça. 
J'ouvre grand les yeux. Le marron de mes yeux a perdu ses reflets dorés. C'est ma copine de primaire, Liz, qui m'avait fait remarquer ce détail, un jour qu'on s'était étudiés les yeux à la loupe. Je me souviens que les siens étaient marrons aussi, mais plus clairs avec des petits reflets verts. Je me demande ce qu'elle est devenue. 
Enfin je sors de ma cellule. Sur le chemin, j'entends des sifflements, je croise un débile qui me drague avec une voie effeminée mais je recueille aussi des encouragements. Il y en a toujours pour se demander ce qui se passe. Libération anticipée ? Visite conjugale ?
À la suite du surveillant, je franchis le sas qui mène entre autres à la cantoche. Mes jambes obéissent à une volonté extérieure. On passe la porte ouverte. Je vois d'abord le surveillant Malo, qui me fait un petit signe, puis le patron en discussion entre les deux rangées de tables avec la chef Chloé Dassin, vêtue d'un jean et d'une veste blanche. Comprenant que j'ai fait mon entrée, elle se retourne en décroisant les bras et m'accueille avec un sourire et une main tendue.
"Sacha ! fait le dirlo. Tu connais madame Dassin... chef Dassin, je vous présente Sacha Arcadian, notre magicien de la cantoche.
– Enchantée, Sacha.
– Et moi donc, chef", je lui répond en la laissant serrer ma main fébrile. 
Puis je recule d'un pas, respectueux et impressionné. Je me sens parfaitement con. Pas à ma place. Quoi que c'est surtout elle qui n'a rien à foutre ici. Pendant que le dirlo nous briefe sur le déroulé de ce premier "cours particulier", je sens le regard de Dassin fixé sur moi. Du coin de l'oeil je vois qu'elle est tout sourire. De temps en temps elle regarde Garnier en hochant la tête et j'en profite pour poser les yeux sur elle, comme une reine qu'on doit pas regarder dans les yeux. J'écoute pas trop ce que dit le dirlo. Je déglutit difficilement ma salive quand il termine :
"Voilà. Des questions ?
– Non, répond Dassin. Sacha ?" elle me demande en reportant toute son attention sur moi.
Je fais non de la tête. Le dirlo tape dans ses mains :
"Alors je vous laisse.
– Merci, Gab. On t'appelle pour la dégustation.
– J'y compte bien."
J'aperçois le surveillant qui m'a accompagné jusqu'ici échanger quelques mots avec Garnier, dans le couloir. Malo, lui, reste dans la salle, sa matraque et son talkie à portée de mains. La procédure. 
La chef Dassin propose qu'on parle un peu autour d'un verre d'eau, histoire de faire un peu connaissance avant d'aller voir d'un peu plus près la cuisine et le contenu de la réserve. Elle s'installe en bout de table où un pichet et quelques verres ont été déposés.
"Je suis un peu stressée, pas toi ?"
J'échappe un petit rire en me posant dans l'angle par rapport à elle. Elle est sympa d'essayer de nous mettre à égalité. Je lui réponds :
"Naan, j'suis juste en train de me décomposer mais ça va. 
– On ne devrait pas se mettre dans des états pareils, on n'est pas là pour sauver des vies, après tout.
– C'est vrai."
Je joins mes mains sous la table en me disant que malheureusement, cet "état pareil" est mon état naturel. Je lui demande ce qui la stresse, elle. 
"Il paraît que tu es incollable sur "Chef, Oui Chef" ?
– C'est exagéré. J'ai juste vu tous les épisodes. C'est cool que vous soyez là. Ça se voit pas mais je suis super content, c'est un honneur.
– Oh... Merci. Tu sais, je me sens toujours comme la petite candidate de la saison 7, venue de son petit village provençal, et fascinée par les grands chefs que j'ai côtoyé pendant et après l'émission. Ça me fait bizarre d'être reconnue et appréciée, en tant qu'ancienne candidate et j'ose le penser en tant que cuisinière, à présent. 
– En tout cas, moi et papa, on a toujours aimé votre cuisine.
– Merci, ça me touche beaucoup."
J'suis soulagé qu'elle enchaîne pas sur mon père. J'ai dit ça sans trop réfléchir, et c'est pas le moment d'en parler, je veux pas me rajouter d'émotion, je me sens assez mal à l'aise comme ça.
"Sache que c'est également un honneur pour moi de te rencontrer. Toi, "le magicien de la cantoche"."
Ça nous fait rire tous les deux un peu timidement, comme deux ados à un premier rencard. C'est vraiment chouette. La glace se rompt. Je sens que la tension commence à quitter mes épaules. J'suis pas totalement tétanisé, je vais pouvoir tenter de la régaler.

 


25. 
Je vois double. Triple. J'suis assomé. Ma main me fait tellement mal... Je crois bien qu'au moins un de mes doigts n'est pas à la place où il devrait être. Et ce sang, putain. Je m'en rends pas compte tout de suite mais j'suis en train de crier à l'aide... de douleur, surtout. Avant de tomber dans les pommes.

 


26. 


Ces connards m'ont frappé à la tête par derrière, je suis tombé le genou direct sur le tiroir ouvert du four, et là, ils m'ont immobilisé la main pour me l'éclater avec la porte. 
Ça a duré dix secondes. 
J'ai pas compté. C'est le dirlo qui l'a constaté grâce à la vidéo-surveillance. Tout comme il a constaté une faille dans la surveillance humaine. Un détenu a provoqué une diversion, il m'a expliqué, et deux autres me sont tombés dessus. Dont Manuel ce bâtard. Avec un de ses camarades casseurs de pédés, pour faire court.
J'ai de la chance. S'ils avaient eu plus de temps, et l'assurance de s'en sortir, ils auraient allumé le four et alors là... Je préfère pas y penser. Je préfère pas penser non plus à ce qu'ils auraient fait à Chloé si elle était restée dix minutes de plus pour m'aider à nettoyer la cuisine. Elle venait de partir. C'était notre troisième session. Cette fois, on avait étudié un peu la théorie, concernant la gestion d'une petite entreprise. Ensuite elle m'avait appris à faire des pâtes fraîches. Elle m'avait filé deux bouquins, un qui parlait de compta pour les nuls, en gros, et un qui contenait des conseils et des recettes pour faire... des pâtes fraîches. Elle avait accepté de me les dédicacer même si elle n'était pour rien dans leur écriture. Pas un chapitre, pas une recette, même pas une préface, rien.  
"Pour Sacha, le magistral, l'incontournable magicien de la Cantoche !" elle avait écrit sur le livre de recettes. 
Et sur l'autre :
"La compta c'est comme les pâtes : ça se trouve tout cuit, mais c'est bien de savoir faire soi-même ! À jeudi prochain !"
J'ai pensé que ça me ferait un chouette souvenir.
Là tout de suite, j'suis pas sûr qu'il y ait un jeudi prochain. Quand elle va savoir ce qui s'est passé, elle va se rappeler que je suis pas un apprenti en stage dans son restau mais un pauvre type condamné pour effraction, complicité d'agression à main armée et tentative d'homicide. Un putain de home-jacking trois étoiles. Je me suis interposé, j'ai été menacé de mort pour flinguer Yann, je me suis rendu, j'ai plaidé coupable et exprimé des tonnes de regrets, sincères, mais je resterais toujours du mauvais côté de la barrière. Un aimant à problèmes. 
Je dérive lentement sur les eaux noires, allongé dans ce lit d'hosto comme sur dans un canot de sauvetage vers Nulle Part... J'entends des voix. Il est question de me garder une nuit de plus en observation. J'ai une pastèque à la place du genou gauche. J'suis sous morphine mais ma main me fait tellement souffrir que je préfèrerais l'amputation. Je sais pas, c'est peut-être seulement le souvenir de la douleur, de mes doigts en vrac. Comment on dit... un phénomène de persistance. Ils pourraient pas juste me garder dans le coma en attendant que ça passe ? 

 


27.


En plus d'avoir vu leur peine allongée d'un an chacun, Manuel et son pote ont été transféré dans une autre prison de la région, directement à l'isolement. Ils devront s'acquitter des frais médicaux et même de dommages et intérêts. C'est chouette. Je vais pouvoir me payer un déambulateur et peut-être une nouvelle main droite. Une prothèse bionique pour l'homme qui valait deux balles. Ouais, non, ça va pas être possible. Trop cher pour eux, trop bien pour moi. 
Je peux même plus tenir un couteau. Même plus une cuillère pour bouffer de la compote. Putain, j'ai envie de tout péter mais ça aussi, je peux pas. Le pire c'est que je suis obligé de me faire trimbaler dans un fauteuil. Je refuserais bien de prendre l'air mais non, j'en suis pas à ce point-là. J'ai besoin de papoter avec le surveillant de corvée, l'infirmier s'il a du temps, des fois avec Cohen, et quelques-uns de mes camarades. Aujourd'hui Bob, qui est content parce qu'il sort dans six mois jour pour jour. Sa bonne humeur m'a fait du bien. J'ai pu penser à autre chose pendant deux minutes. 
De retour à l'infirmerie (ils atendent que je sois capable de marcher avec une béquille pour me renvoyer dans ma cellule), je constate que j'ai de la visite. Celle que j'ai refusée dimanche dernier. 
On est mardi et il est là. Contre ma volonté. J'suis sûr que Cohen est dans le coup. Et dans le coin, aussi.
J'avais pas envie qu'il me voie comme ça. Pas envie de lui parler. Le petit être maléfique dans ma tête me souffle que ça lui fait plaisir. Et que peut-être il a commandité le truc et qu'il vient savourer. Je m'en veux de penser ça, même si je mérite sûrement ce retour de karma. 
Le surveillant qui pousse mon fauteuil passe le relai à l'infirmier, qui va me placer près de mon lit, vers la fenêtre à barreaux où Yann contemplait le paysage en attendant que je revienne de promenade. 
Il s'assoit sur le bord de mon lit et me regarde de ses yeux clairs. Là, à la lumière, ils ressortent plus verts que d'habitude. Et je vois un peu mieux les cicatrices de brûlures chimiques autour de sa bouche, qu'il dissimule sous sa barbe brune. Elle grisonne un peu au niveau du menton, d'ailleurs. Ça lui va bien. Même s'il a l'air grave : 
"Tu crois que ça me fait plaisir de te voir comme ça ?"
Je détourne les yeux du côté de la fenêtre, garde ma réponse pour moi : exactement, oui. Lirait-il dans les pensées ? Celles de mon côté obscur, du moins. J'en ai parlé à personne, même pas à Cohen. Je voudrais pas que ça se réalise. Ça me ferait plus mal que tout le reste. 
"Sacha. Enlève-toi cette connerie de la tête.
– J'y arrive pas. Sérieux, t'as pas cette petite voix qui te dit "putain, il l'a quand même bien mérité, celle-là" ?
– Non. 
– Avoue, c'est bon.
– Ça suffit."
Il se penche au-dessus de moi, pose ses mains sur les accoudoirs de mon fauteuil à roulettes et attend patiemment que je l'affronte du regard. Ce que je fais, pour être sûr. Parce que la vérité est là quelque part... Il continue :
"Je vais t'avouer un truc : je t'en ai voulu de m'avoir raté."
Il pose son doigt sur mon crâne, là où je l'ai touché quand je lui ai tiré dessus sous la pression de Séb. Je bouge pas. Il repose sa main sur l'accoudoir :
"Un jour, j'ai fait une crise d'angoisse dans le rayon ménager d'une superette. Je me suis senti tellement stupide et minable... J'ai eu pitié de moi comme jamais j'ai eu pitié de qui que ce soit."
Je l'écoute. Ça devient très difficile de soutenir son regard. 
"Ça m'a pris du temps mais j'ai commencé à aller mieux. À retrouver la parole, même si ça n'a pas fait plaisir à tout le monde... J'ai passé des moments en famille, et avec mes amis que j'aurais pas vécus si tu n'avais pas tremblé.
– ...
– Même si tu as pris ma défense, ce jour-là, ça n'a pas été facile de me retrouver dans la même pièce que toi (je détourne les yeux) ... Tu le sais bien, et tu sais pourquoi je l'ai fait. Si je t'ai remercié et pardonné, c'était pas pour faire plaisir à ma psy et faire bien dans mon dossier. J'étais sincère."
Il se redresse, recule d'un pas. C'est moi le minable aujourd'hui. Celui qu'il faut ramasser à la petite cuillère. Je comprends ce qu'il est en train de me dire, je sais au fond que j'ai tort de penser que ça lui fait plaisir. On a avancé, tous les deux, on a dépassé depuis longtemps les premiers chapitres de l'histoire. La suite s'écrivait plutôt bien, alors pourquoi je débloque comme ça ? Peut-être à cause des médocs, j'en sais rien. 
"Parle-moi."
Je me suis attaché à lui, à notre relation, à ses visites. J'ai peur qu'il me laisse tomber. 
C'est ça.
J'suis amoureux. À quel moment ça pourrait être réciproque ? 

 


28.


Comme j'étais infoutu de lui répondre et de le regarder, il m'a demandé de lui faire savoir quand je serai disposé à la recevoir au parloir, et il est parti. C'était froid, tout d'un coup. Je peux pas lui en vouloir. J'suis resté sur place. Au sens propre, déjà, mais aussi au figuré, pendant longtemps. 
La chef Dassin est revenue le jeudi suivant, plus en visiteuse qu'en prof. Elle a pas pu tirer grand-chose de moi à part de la colère. J'ai tellement la haine d'être de retour en Dépression, ce pays de merde, à me demander si je vais un jour en sortir. 
J'y ai cru. La lumière revenait dans ma vie, un avenir se dessinait loin devant et en dix secondes, terminé. Retour à la case départ. 
J'aurais voulu lui montrer une autre image de moi, un peu plus combattive. Elle s'est montrée compatissante. Comme quoi je m'étais pas seulement entaillé avec une lame en cuisinant, ou brûlé accidentellement avec le manche d'une casserole. Je me suis fait violemment agresser. Elle m'a bien fait comprendre que ce n'était que partie remise et que je devais en profiter pour continuer à apprendre. Pour la suite. 
"C'est une sacrée épreuve de se remettre d'une telle agression. On ne s'en remet jamais tout à fait, je pense. Mais tu es courageux. Quand tu seras à nouveau d'attaque, je serais là."
Ça m'a touché. Surtout quand elle a ajouté que je pouvais lui passer un coup de fil quand je voulais ou lui écrire. Pour donner des nouvelles. L'autre jour, c'est elle qui m'a appelé pour en prendre. Elle avait du temps, on a parlé de tout et de rien. J'allais déjà un peu mieux. J'avais un tout petit peu moins la haine. Surtout que je venais de passer une heure avec oncle Arsen. Il m'a annoncé qu'il serait plus souvent en France. Il m'a parlé de maman, qui vit sa petite vie loin d'ici. Sa nouvelle vie de célibataire sans enfants. Et puis de Miki, qui se tient enfin à carreau et qui suit une formation dans l'ébénisterie. Il m'a parlé de sa petite famille.
Yann est sorti de ma vie... disons plutôt que je l'ai laissé s'en aller. Et je me dis que c'est peut-être mieux si je prends le temps d'aller mieux avant de renouer. Éventuellement. 
Les semaines passent. 
J'ai décidé de lui écrire une nouvelle lettre. Pas spécialement pour lui envoyer. C'est plus pour remettre un peu mes pensées d'équerre. J'en ai parlé à Cohen qui trouve que c'est une excellente idée. Surtout que c'est là qu'il m'a confié que Yann avait prit des nouvelles de moi plusieurs fois depuis sa dernière visite à l'infirmerie. 
Moi qui commençais à me dire que je ferais mieux de l'oublier et de me concentrer sur les études et ma rééduc, ça m'a fait drôle dans mon coeur. 

 


29.


Le nouveau responsable des cultures est arrivé il y a six mois. Un peu avant que je se sois réadmis en cuisine et que je vienne piocher dans les récoltes pour préparer la bouffe. Je peux pas faire tout ce que je voudrais mais j'ai toujours mes commis dévoués. 
D'ailleurs, ça fait partie de la formation, de gérer une brigade, même minuscule. 
Ah oui parce que chef Dassin aussi, a fait officiellement son retour. Et un des nouveaux détenus, qui nous a rejoint à la cantoche, suit les cours avec moi. Je pourrais être jaloux de ne plus avoir Chloé pour moi tout seul mais je suis content d'avoir un camarade de classe. On s'entraide. Et il m'incite sans le vouloir à faire mieux que lui. À travailler encore plus. 
Ça me plaît. 
Pour en revenir au nouveau responsable des cultures, Simon Alden... je prends vraiment mon pied. C'est un peu zarb, ce qu'on a décidé tous les deux, faut bien le dire. C'est arrivé comme ça. On était dans la serre, à sélectionner des aromates, à la fin de la journée. Il faisait chaud, il avait le haut de sa salopette noué autour de la taille, les manches de son t-shirt roulées jusqu'aux épaules, les muscles en sueur. Il regardait mon tatouage, l'ours d'Arménie, sur mon bras pendant que je faisais ma cueillette juste à côté de lui, il a touché, je l'ai laissé faire. On s'est regardé et voilà. 
C'est un vrai rituel qui s'est mis en place. Fin de journée, je m'arrange pour qu'il me manque des ingrédients pour le menu du lendemain midi, on se retrouve dans un des angles morts de la serre ou de la réserve et on fait l'amour. 
Je sais qu'il est marié, il porte tout le temps son alliance, et il me l'a confirmé dès le début. Juste après la première fois quand on se rhabillait...

"Avec un homme", il a précisé.
Un certain Mark avec un k, qui lui devait bien ce genre de libertés. J'ai pas insisté. Lui, si :
"Tu es casé, toi ?"
– Non. J'ai jamais vraiment eu de petit copain...
– Mais ? il a fait avec un grand sourire.
– Mais rien.
– Allez, ça se voit, t'es amoureux. C'est qui ? Un co-détenu ? La chef Dassin ? Cohen ? Le dirlo ??"
Je l'ai regardé comme s'il avait vrillé pour de bon. J'ai juste lâché "Yann" pour qu'il arrête de lister les détenus un par un, les surveillants et les autres membres du staff. 
"Et c'est... ?
– Le flic que j'ai été à ça de flinguer d'une balle dans la tête."
Il a eu un temps d'arrêt. Je lui ai appris la rencontre victime-détenu organisée par la psy du flic et le doc Cohen "pour notre bien". Je me souviens avoir accepté pour me débarrasser de cette corvée, sûr qu'elle allait revenir sur le tapis indéfiniment. C'était une part de ma dette, en plus. Et puis Cohen a réussi à me convaincre que j'en retirerais du positif. Ce qui s'est vérifié (jusqu'à un certain point).
"Et Yann, il sait que t'es amoureux de lui ?
– Il a dû deviner.
– Et ? C'est réciproque ? 
– Dans mes rêves. De toute façon on s'est embrouillés. C'est de ma faute. Il attend que je lui fasse signe mais je sais pas... 
– Sacha, bordel, appelle-le, dis-lui ce que tu ressens pour lui, si ça se trouve il attend que ça !
– Et s'il attend autre chose ? T'imagines, si je suis complètement à côté de la plaque ? Super, j'ai toutes mes chances pour remporter le prix Nobel de la connerie encore cette année...
– Au moins tu seras fixé !"
Je le revoies à m'engueuler tout bas. J'ai bien dû admettre qu'il avait raison. Je lui ai parlé de la lettre que j'étais en train d'écrire. 
"Oh. C'est super, ça. Je pourrais la lire ? 
– Euh... non. 
– Dommage. Dis, tu penses à lui, quand on..."
J'ai fait mes gros yeux et là il m'a dit que ça lui posait pas de problème. Aucun problème :
"Toi et moi, c'est pour passer du bon temps, on est d'accord ?
– Oui...
– Ça n'ira pas plus loin. Et donc si tu veux... tu peux gémir, tu peux crier son prénom...
– C'est sympa mais je vais me contenter de penser à lui."
Déjà parce que j'ai pas cette habitude d'articuler des mots pendant l'amour, et qu'en plus il vaut mieux qu'on reste super discrets. 
Autant que possible. 

Plus facile à dire qu'à faire.
Les coups frappés contre la paroi extérieure de la serre, pile au point culminant, me font enrager. Simon va au bout du round, lui, et je retiens difficilement mon contentement. Ce qui provoque une nouvelle série de coups :
"Je ne me répèterai pas !"
Simon jure en reconnaissant la voix du directeur Garnier. Il se croit foutu, viré sans ménagement. On se rhabille au mieux, et au plus vite. Il sort le premier. Je le rejoins en boîtillant dehors. Le temps humide et frais me rappelle mon infirmité.
Les mains sur les hanches, le dirlo nous observe.
"Désolé, monsieur Garnier. C'était un accident, ça ne se reproduira pas", tente de se défendre Simon. 
Lui et moi, on se tient presque au garde à vous devant le boss de la taule. C'est jamais arrivé mais j'ai l'impression de m'être fait surprendre par mon père dans ma chambre. J'suis esoufflé. J'essaye de ne pas le montrer. 
"Simon : allez m'attendre dans mon bureau. Je vais raccompagner Sacha dans sa cellule.
– Oui, monsieur."
Il file. Le dirlo laisse tomber ses bras le long de son corps. Là, il me demande si tout va bien. J'ai envie de répondre que je me sens comme un sprinter qui vient de se faire rafler la victoire à deux centimètres de la ligne mais au lieu de ça je marmonne un oui un peu hésitant. C'est quoi cette question ?
"Sacha, c'est important. Ça restera entre nous s'il le faut."
Je comprends. Il veut savoir si j'ai été forcé. Ça manque de peu me faire éclater de rire. 
"Oh, non, tout va bien, monsieur, je suis totalement consentant, si c'est bien ce que vous voulez savoir."
Il prend le temps d'étudier ma réponse, mon attitude pour savoir si je lui cache quelque chose. Finalement il acquiesce, rassuré. Ce qui ne l'empêche pas de me rappeler un psaume du réglement :
"Les relations sexuelles entre détenus et membres du personnel sont strictement interdites."
Je le sais. Simon aussi, plus encore que moi. Parce que c'est lui qui risque le plus gros dans l'histoire. Ça m'emmerderait qu'il soit renvoyé à cause de ça. C'est tellement rien. Tellement pas sérieux. 
"C'est de ma faute.
– Explique-moi ça."
Il me fait signe de m'assoir sur le rebord en brique de la serre, sur laquelle il s'installe à son tour. J'ai balancé ça sans trop comment prendre la responsabilité de ce qui s'est passé (de ce qui se passe depuis plusieurs semaines, pour tout dire) mais je dois le faire. Ce job est important pour Simon. Ça lui plait vraiment, il apprécie tout le monde et tout le monde l'apprécie ici, il mérite pas de se faire lourder à cause de moi. Parce que c'est vrai, c'est au moins à moitié ma faute. 
"Je l'ai embrassé, je dis. Ça fait tellement longtemps que j'ai pas..."
Je baragouine mais Garnier voit très bien ce que je veux dire. 
"Et du coup je lui ai fait un genre de chantage émotionnel. Un chantage au suicide."
Il est perplexe, tout d'un coup. Tu m'étonnes. Je sors dans quelques mois si mon dossier le permet, et je sais de source sûre qu'il est en bonne voie. Tout ira bien pour ma pomme, sauf si je raconte que j'ai menacé un membre du personnel de me suicider s'il refusait mes avances. Alors que j'ai à peu près géré mon manque de sexe jusque là. C'est pas logique, je m'en rends compte. Après, j'ai jamais brillé pour ma constance et ma solidité intellectuelle. 
Je croise le regard du boss. Il voit bien que j'improvise et que ça ne mène nulle part. Franchement, c'est évident que ça tiendra pas la route. Je commence à cerner Simon, il est trop bon, il va tout prendre sur lui. Ça sera déjà plus crédible. 
"Je suis raccord avec Simon, ça se reproduira plus. 
– Quand bien même. Je ne peux pas laisser passer une telle entorse au réglement...
– S'il vous plaît, ne le renvoyez pas."
Je tente de l'amadouer avec mes yeux humides. Je compte bien le faire plier du bon côté. Du côté de la sagesse, de la tendresse, bordel. 
"Je te raccompagne, il me répond en se levant. 
– Pitié. Il a rien fait de mal. Au contraire.
– Je m'en rends bien compte, Sacha. Viens, je te raccompagne. Ensuite j'irai entendre sa version des faits. Il devrait s'en sortir avec un blâme. Ça te va ?"

 


30.


J'ai terminé ma lettre. 
Ça m'angoisse de savoir qu'il existe une possibilité pour que Yann la lise. J'ai jamais rien écrit d'aussi perso. Ni écrit, ni dit, ni même pensé aussi profondément. Je me sens à la fois libéré et un peu ridicule. Heureusement que ça ne tue pas. 
Je l'ai apportée au doc Cohen. Dans une enveloppe bien fermée. 
"Tu te rends compte du chemin parcouru, Sacha ?"
Il a l'air fier. Je sais pas quoi lui répondre. Il ajoute :
"Tu vas avoir vingt-six ans."
Ça me fout un coup. J'sais bien l'âge que j'ai. Dire que j'en avais même pas vingt quand j'ai été condamné. Personne ne s'imagine passer ces années-là en taule. On s'imagine tout sauf ça. J'aurais pu vivre tellement de trucs. Tellement d'aventures, de voyages, de rencontres... Des rencontres différentes, parce que cette prison, celle-ci en particulier, n'a pas mis complètement ma vie entre parenthèses. Je me suis lié à des gens incroyables. Des gens qui m'ont offert des opportunités, qui m'ont aidé, soutenu, qui ont cru en moi. 
"J'ai avancé", je conclus tout haut.
Il confirme. On enchaîne sur le rapport final du SPIP. C'est le Service Pénitentiaire d'Insertion et de Probation, et il en fait partie en tant que psychologue. Le Juge d'Application des Peines doit être en train de plancher dessus à l'heure qu'il est.
"Vous croyez vraiment que j'ai mes chances ?
– Je ne veux pas te donner de faux espoirs. Il faut te préparer à tout. Cela dit, ton dossier est des plus favorables. À ton avis, qu'est-ce qui pourrait faire pencher la balance du mauvais côté ?"
Je fais le point. On se trouve dans son bureau encombré avec sa petite fenêtre à barreaux qui donne sur les plus hautes branches des arbres alignés de l'autre côté du mur d'enceinte. Il faudrait se mettre debout sur la pointe des pieds pour apercevoir la base de la muraille. 
"Déjà le fait que je suis mon pire ennemi. Je sais pas plaider ma cause en direct, à l'oral. Surtout que je sais pas tellement à quoi m'attendre. 
– Le SPIP n'est pas ton ennemi. Pas plus que le JAP. Notre travail est d'établir un bilan, et d'estimer tes capacités à te réinsérer dans la société. Tu as beaucoup travaillé pour ça. Dois-je te rappeler que la chef Dassin a signé une promesse d'embauche en ta faveur ?"
Non, pas besoin. Je m'en souviens parfaitement bien. Un contrat d'un an renouvellable dans un de ses bistrots. Ça faisait longtemps que j'avais pas chialé comme une fille mais j'ai pas loupé cette occasion. C'était pas des gros sanglots, juste des larmes de joie mais quand même. Fallait marquer le coup. Je fais le malin, là. En vrai j'étais vachement ému qu'elle me donne cette confiance, même si à cause de ma main, j'assure moins bien que je le voudrais. En tout cas, ça va me permettre de mettre un peu d'argent de côté, et de consolider mon projet de street-food. Celui qui pourrait ne jamais voir le jour. Sans papa, est-ce que ça aura encore du sens ? Plus le grand jour approche, plus j'en doute. Je m'y accroche pour la galerie.
"Quoi d'autre ?" il me questionne.
L'enveloppe est posée sur le sous-main du doc. Elle trône là comme un défi. Je pourrais la reprendre, la déchiqueter. Décider que c'est pas la peine.
"Vous lui avez parlé ?"
Parce que moi, toujours pas, depuis notre clash à l'infirmerie, il y a dix mois. J'suis pas allé jusqu'à compter les jours et les heures mais seulement parce que j'avais perdu la notion du temps, à ce moment-là. Entre autres notions. Je n'étais que souffrance, désespoir et désillusion. En mode auto-destruction.
Depuis, silence radio. Aucune communication. Seulement des on-dits, des nouvelles indirectes. J'ai une chanson de Daho qui me tourne dans la tête quand je pense à lui.
"Son silence ne me dit rien qui vaille, sans aucune explication, je tourne en rond... son long silence en dit long, je déguste ma peine, jusqu’à l’intoxication, je touche le fond..."
Le doc Cohen me rappelle sur Terre en évitant de répondre à ma question :
"Tu éprouves pour lui des sentiments que tu n'as jamais éprouvé pour personne. Correct ?
– Euh... Oui.
– Pourtant tu as une petite idée de ce dont il s'agit.
– Ouais, on dirait bien que j'suis dingue de lui. 
– Indépendamment des événements qui ont fait que vos chemins se sont croisés.
– Correct."
Ces derniers mois, on a autopsié mon esprit ensemble pour être sûrs que je ne méprenais pas moi-même sur ces fameux sentiments. Pour savoir si je prenais pas ma culpabilité pour autre chose. Savoir pourquoi j'avais laissé filé cet homme, et ce qui faisait que j'en souffrais autant, et aussi pourquoi j'avais autant de mal à envisager de renouer le contact avec lui. Cette séance, lettre comprise, c'était comme un bilan.
"C'est chiant, j'étais sur un nuage avec mon père, quand il est mort. Avec chef Dassin, pareil. Je commençais à voir le bout du tunnel et..."
Je lève ma main rafistolée, symbole de ma dernière descente aux enfers. Puis je désigne la lettre : 
"J'essaye d'expliquer pourquoi je l'ai rejeté. Déjà parce que ça tourne plus très rond chez moi, depuis que mon père est mort, et tout ce qui a suivi. Ensuite.. c'est pas que je me trouve pas assez bien pour lui, et je pense pas qu'il se dit qu'il est trop bien pour moi, c'est juste qu'on est différents. Y'a des éléments, comme ça, dans la nature, qui peuvent pas aller ensemble. Comme en cuisine, y'a des trucs qui vont pas ensemble. Oignon et chocolat. L'ananas salé. Séparément, c'est bon. Ensemble, ça marche pas. C'est pas comme ça que je l'ai expliqué, ça me vient que maintenant, mais c'est l'idée. Et perso, j'espère que j'ai tout faux, et que de l'ananas sur une pizza, c'est pas si mal si c'est bien cuisiné. Tout ça pour dire que j'ai tout mis sur la table, ça y est, j'ai fait ma part, maintenant c'est à lui de décider.
– Je peux lui faire parvenir, alors.
– Oui, c'est bon, allez-y. Tant pis si je passe pour un con, j'ai l'habitude."
Le doc Cohen secoue la tête et me sourit avec bienveillance. Et là, toutes ces années passées me reviennent. Le chemin parcouru. En grande partie grâce à lui. J'aurais pu mal tourner, devenir dépressif professionnel ou récidiviste à haut potentiel si j'avais aterri dans la jungle d'une prison surpeuplée, où les criminels endurcis, les caïds et les violeurs sont mélangés aux types comme moi. C'est-à-dire les petites natures. Les sentimentaux, qui pensent s'en sortir entre deux dépressions. Plus probablement je me serais suicidé, mais bon.
"J'ai eu de la chance d'aterrir ici.
– Nous aussi, Sacha, on pourra tous dire qu'on a eu beaucoup de chance de te compter parmi nous.
– N'importe quoi", je murmure en lui rendant son sourire.

 


31.


Le juge d'application des peines est une femme. Après je sais pas si on dit un ou une juge, comme pour un ou une chef. Les deux, sûrement. La question c'est surtout de savoir pourquoi je me pose ce genre de question maintenant. 
Je m'avance dans son bureau et je m'assois face à elle, comme elle vient de m'y inviter en langage des signes, vu qu'elle tape un truc à son ordi. Les deux agents qui m'ont escorté jusque-là sortent de la pièce pour monter la garde de l'autre côté de la porte. Je suis seul avec elle, libre de mes mouvements. Je vois mon nom et une photo de ma tronche de détenu dans le dossier ouvert devant elle.
"Monsieur Arcadian, bonjour. Juge Olivia Barreau de l'Application des Peines. Ça ne s'invente pas, je sais. 
– Bonjour, madame la Juge.
– Je peux t'appeler Sacha ?"
Je ne vois pas en quel honneur je refuserais. Du coup je dis :
"Euh... oui, bien sûr. 
– Tu n'as pas souhaité être assisté d'un avocat. On peut donc commencer."
Direct je l'aime bien. Elle a pas l'austérité des juges et des avocats que j'ai rencontré jusqu'à présent. Ça doit tenir à la légèreté de son humeur, même si elle n'est qu'apparente, et à ses lunettes roses et à la petite déco de son lieu de travail (une fausse plante rigolote, une figurine du chat d'Alice au Pays des Merveilles). Et aussi à sa veste et sa casquette en total opposition aux robes noires de magistrat suspendues au porte-manteau à l'entrée. 
"Je viens de relire le rapport final des SPIP, histoire de me rafraîchir un peu la mémoire. C'est la première fois que nous avons à faire l'un à l'autre et avant de t'annoncer ma décision, j'aimerais te poser quelques questions, si tu es d'accord.
– Oui."
Question rhétorique. Réponse courte. Disons que j'économise ma salive pour la suite. Les doigts entrecroisés devant elle, toute son attention portée sur moi, elle commence : 
"Comment vas-tu ?"
Ah. La question est tellement simple, tellement ouverte, que je ne sais pas par où commencer. Je tire sur les manches de ma surveste noire de détenu, puis je serre mon poignet droit avec ma main gauche. Mes épaules se soulèvent d'elles-mêmes un quart de seconde avant que je me lance :
"Ça va. Je crois que ça ira mieux quand vous m'aurez fixé sur mon sort. 
– Même si ma décision ne te plaît pas ?
– Au moins je saurai à quoi m'en tenir. 
– Le retour à la case prison pour un an de plus ne t'effraie pas ?
– Je dirais pas que ça me fait peur. Sauf si vous me transférez ailleurs. 
– Ça ne sera pas le cas, quoi qu'il arrive."
Je grimace un sourire. C'est déjà ça. Qu'il me reste quelques jours à tirer, un an ou deux, je garderai la même cellule, les mêmes horaires, les mêmes personnes autour de moi, le même défilé de détenus. 
"D'ailleurs, j'aimerais ton retour, sur tes conditions d'incarcération. J'imagine que tu avais une image préconçue de la prison, avant ta condamnation. 
– Oui. Je pensais que j'allais me faire bouffer tout cru. Rien que le fait de me retrouver dans une cellule individuelle, ça m'a rassuré. Je savais à l'avance que c'était une petite structure interdite aux addicts et aux cas psys, et que je devrais bosser plus qu'ailleurs pour avoir le droit d'y rester, et en vrai j'en ai bavé, surtout au début, mais moins que je pensais. Je me rends compte de la chance qui m'a été offerte. 
– Une chance que tu as su saisir."
Je prends une bonne inspiration après mon monologue, et je confirme modestement :
"J'ai fais de mon mieux.
– Parle-moi de madame Dassin."
D'abord je médite quelques secondes sur ce qu'elle a dit juste avant, à propos de la chance qui m'a été offerte (la vache, j'ai bien tourné ma phrase) comme quoi j'ai su la saisir. J'ai répété cet entretien dix-mille fois dans ma tête et ça fait partie des trucs que je voulais essayer de caser. J'suis content de l'avoir fait. Montrer de la reconnaissance, c'est important. 
Sur ce, j'enchaîne en parlant de la chef Chloé Dassin de façon un peu plus détendue. Je lui raconte comment ça s'est passé, et tout ce que ça a changé pour moi, je lui parle de Chloé dans l'émission "Chef, Oui Chef !" à ma première rencontre avec elle, à ce qu'elle m'a appris, notre entente, jusqu'à la promesse d'embauche.
Même si ça me prend quelque chose comme deux ou trois minutes, la juge m'écoute comme si elle n'avait que ça à faire de la journée. Ça me refroidit quand elle remarque à la fin que j'ai pas fait allusion à mon agression, qui a quand même mis le programme en stand-by plusieurs semaines. Elle vient d'appeler ça "programme personnalisé de formation". Je baisse les yeux sur ma main esquintée, les cicatrices, je pense à l'agression, du coup, et de ce qu'elle avait de personnalisée aussi. 
Elle consulte le dossier à une page spécifique. 
"Manuel Parbon et Kilian Devert ont avoué avoir agi par jalousie. Ça ne leur plaisait pas de te voir sur la voie de la réussite. Aussi heureux, je cite. Le caractère homophobe de l'agression a été retenu à l'encontre de Devert. En ce qui le concerne, c'était sa motivation principale. Qu'est-ce que cela t'inspire, avec le recul ?"
Waouh, sérieux, elle en a d'autres, des comme ça ? Ce que ça m'inspire avec le recul ? Je crois pas que ça lui plairait de savoir ce que j'espère pour eux aujourd'hui. J'avais envie de les buter, j'avais cette rage, atténuée par les médocs, maintenant je prie pour qu'une justice karmique s'opère, chaque jour. En plus de celle des tribunaux. Le plus longtemps possible jusqu'à ce qu'ils crèvent de maladie. Je m'imagine pas leur pardonner pour aller mieux, et tourner la page. C'est plutôt de savoir qu'ils payent encore, et qu'ils continueront ad vitam qui m'apporte du réconfort. 
"Sacha ?
– Ouais, je me disais..."
Manuel et son pote n'auront jamais besoin de mon pardon, de toute façon. Je ne suis pas une victime, pour eux, juste un trophée sur leur tableau de chasse. Ça n'a rien à voir avec la démarche de Yann à mon encontre. Rien à voir du tout. J'ai le droit de leur en vouloir à mort. Je regarde la juge en face, qui attend que je m'exprime là-dessus. 
"La justice est passée, je lui dis. C'est une bonne chose, même si ça réparera pas tout. Au moins ils m'ont pas crâmé, ni violé. Rien que pour les emmerder j'ai envie de bosser encore dix fois plus pour réaliser mon projet."
Elle me contemple. Intérieurement je crois qu'elle est plutôt satisfaite de ma réponse, ou tout au moins de mon état d'esprit, planqué derrière. Je ne suis plus l'ado paumé et dépressif parachuté en taule pour s'être laissé entraîner dans la pire embrouille de sa vie. Si quelqu'un a mis quelque chose en stand-by, c'est moi. 
Elle tourne les pages du dossier à nouveau :
"Parle-moi de ce projet.
– Tout ce que je veux, c'est cuisiner. Le directeur Garnier m'a fait un cadeau incroyable en me permettant de remplacer le chef de la prison et ensuite en parlant de moi à chef Dassin. J'arrive toujours pas à croire ce qui m'arrive. Ce qui est malheureux, c'est que ça serait pas arrivé si j'avais pas fait la pire connerie de ma vie. 
– Et pourquoi pas ? Cette rencontre était peut-être inscrite dans le grand livre du Destin ?"
Ça me fait sourire. Ouais, peut-être. Par des chemins détournés, quelqu'un qui connaît quelqu'un qui connaît quelqu'un aurait fait que je rencontre chef Dassin. Ça serait passé par papa, qui avait bossé pour le chef Matthis, un des chefs qui participaient régulièrement à l'émission "Chef, Oui Chef !" sûrement. J'étais trop jeune et surtout immature pour gérer autre chose que mes cuissons et mes assaisonnements mais qui sait, avec le temps et l'expérience, la sagesse, papa m'aurait trouvé digne de lui, de son parcours, de ce monde-là. 
"Tu souhaites à terme reprendre l'activité familiale, si j'ai bien suivi ?
– Elle a complètement coulé, y'a plus rien à reprendre mais le concept de cuisine itinérante, avec des lieux différents, des clients différents, ça me plaisait vraiment. Après, c'est parce que j'étais avec mon père... On vivait ça ensemble."
Je m'arrête là. Si je montre pas plus de motivation envers ce grand projet, j'ai peur que mon dossier perde en valeur. La décision de la juge risque de ne plus trop me plaire. Heureusement, elle me rassure rapido :
"La cuisine est ta passion. L'important n'est pas le lieu où tu l'exerces mais que tu y prennes plaisir. Ton expérience auprès de la chef Dassin dans son restaurant représentera une étape de plus dans ton parcours. Elle t'ouvrira des portes, qui t'amèneront sur des voies dont tu ne soupçonnes encore pas l'existence, qui sait ?
– Les mecs se sont plantés, on est au lycée, c'est une épreuve de philo au rattrapage du bac ?"
Elle éclate d'un rire bref et sonore, qui fait que la porte s'ouvre aussitôt. Un des agents pénitentiaires s'avance, la main sur la poignée, l'autre sur sa matraque ou son flingue électrique, je sais pas.
"Tout va bien, madame la juge ?
– Parfaitement bien, oui, pardonnez mon rire de sorcière. Je vous le rends dans cinq minutes."
L'agent me lance un regard méfiant avant de refermer la porte sur lui. Je me retourne vers la juge qui grimace comme une camarade de classe rappelée à l'ordre par le prof. Elle est vraiment cool. Après, je suis content d'en avoir plus que pour cinq minutes, mais c'est parce que je suis suspendu à sa décision. Sinon, je passerais bien une soirée avec elle à tchater philosophie et cuisine maison. 
"Encore quelques petites questions, me dit-elle en joignant ses mains au-dessus du dossier. Rien à voir avec la choucroute : ta relation avec le responsable des cultures, Simon Alden, était bien consentie ?
– Euh, oui."
Elle m'a pris par surprise pour lire la vérité sur mon visage. Je lui ai donnée. Tout va bien.
"Pourquoi as-tu cherché à endosser la responsabilité de cette liaison en mentant au directeur Garnier ?
– J'ai pas trop réfléchi... Je voulais pas que Simon ait des problèmes. Il m'a dit qu'il pouvait se faire virer à cause de ça..."
Je la regarde qui prend finalement quelques notes, illisibles d'où je suis.
"Vous êtes restés en bons termes.
– Oui, on s'entendait bien avant, déjà. Pendant... C'était pas sérieux, on était d'accord là-dessus, alors ça a été assez facile de reprendre... où on aurait dû en rester, disons.
– Très bien. Qu'en est-il de ta famille, à l'extérieur ? 
– J'ai pas une grande famille. À part mon oncle Arsen, j'ai plus aucun contact. 
– Tu penses renouer avec ta mère ?
– Non. J'ai pas envie. 
– Et avec ton frère ?
– ... Je pense que je vais aller le voir, si je sors. Il répond à peine à mes lettres et il parle pas beaucoup à Arsen... Je sais pas trop où il en est."
Elle dodeline de la tête. Du bout de l'index elle remonte ses lunettes roses qui ont glissé sur son nez. Puis elle referme le dossier :
"Parle-moi de Yann."
Mon sang se glace. C'est vraiment nécessaire ? Ça fait longtemps que je l'ai pas vu. J'ai pas trop de nouvelles. Il s'efface de ma mémoire. Son visage, ses yeux. Je commence à oublier le son de sa voix. Et j'ai tout foutu par terre avec mon attitude et ma lettre à deux balles qui restera sans doute sans réponse. J'ai pas du tout envie d'en parler. 
"Vous avez noué des liens, tous les deux.
– Si on peut dire.
– Tu aimerais qu'il fasse partie de ta vie, une fois libéré ?
– ... C'est à lui de décider. Je compte pas l'emmerder, genre le harceler ou je sais pas quoi, si c'est ce que vous voulez savoir."
Elle me regarde sans qu'aucune expression ne filtre sur son visage, chope sa souris pour cliquer sur plusieurs boutons affichés sur son écran d'ordi. Une imprimante se met en marche sur le meuble derrière elle :
"Bon. Je ne vais pas te torturer plus longtemps. Monsieur Sacha Arcadian : votre demande de libération conditionnelle est acceptée."
Oh putain. 
"Je vais vous demander de signer quelques papiers."
Jack, je vole.
Elle me parle de programme de réinsertion, de suivi effectué par les services sociaux, d'obligations de ceci et de cela pendant que je lutte pour pas sauter au plafond. Elle me fait signer plusieurs documents qui détaillent tout ça, et qui officialisent ma date de sortie. À la fin elle me serre la main :
"Si j'entends encore parler de vous, monsieur Arcadian, faites en sorte que ce soit en bien. C'est clair ?
– Limpide, madame la Juge. Merci. Merci mille fois. Un million de fois."

 


32.


Je me laisse tomber dans les bras d'oncle Arsen sur le parking de la prison. C'est incroyable. On dirait qu'on s'est pas vus depuis que je me suis fait enfermer. J'suis tellement content, et soulagé. Il m'écarte, me prend par les épaules pour me contempler trois secondes, pose chaleureusement sa main sur ma nuque et m'invite à monter dans sa voiture. Il m'amène chez lui. 

Pour le coup, j'ai pas revu ma tante et mes cousins depuis un bail. Mila m'accueille avec un sourire un peu forcé, j'ai l'impression. Elle n'est pas ravie d'avoir un repris de justice dans la famille. Les gosses, Caro et Charlie ont été briefé : pas de questions sur la prison. Mais ça se voit qu'ils en meurent d'envie. 
Le repas est simple. Assortiment de légumes, de viandes, de sauces et d'assaisonnements, des crevettes et du fromage pour composer chacun sa salade. La discussion aussi : assortiment de banalités, d'impressions, un état général des lieux, quelques actus et des listes de choses à faire pour composer chacun son emploi du temps des prochains jours. 
Je sens Mila se détendre. Comme si elle me connaissait pas d'avant. Comme si Arsen ne lui avait pas parlé de ses visites au parloir, de moi et de mes états d'âmes et tout le reste, depuis toutes ces années. Je sais pas, ça la rassure peut-être de constater que je ne suis pas devenu un caïd. Ou au contraire une lavette traumatisée par les humiliations et la violence de brutes épaisses. 
J'ai connu des hauts et des bas, j'ai toujours été loin d'être un dur, mais je suis pas non plus devenu un boulet dépressif à tendance sangsue. Je vais occuper la chambre d'amis temporairement. Juste le temps de commencer à bosser, de prendre mes marques et de trouver un logement. Ce qui est déjà sur le point de se faire. Il est question d'une colocation avec des employés du bistrot. 
Carolina et Charles (ils ont quelque chose comme 12 et 15 ans maintenant) sont plus impressionnés, visiblement. Un ex-taulard tatoué en guise de cousin, ça les fait kiffer. Je le vois à leurs petits sourires, à la façon qu'ils ont de zyeuter en douce ma tronche et mes tatouages. Ils pensent que je m'en rends pas compte. C'est marrant de les prendre en flag. J'ai jamais appris à les connaître en dehors des repas du dimanche et des Noëls passés ensembles, quand ils étaient petits, ce serait bien que ça change maintenant qu'on a tous grandis. 
"Vous avez assez mangé ? demande Mila en commençant à débarasser. J'ai sorti tout ce qu'il y avait dans le frigo, je me suis dit que chacun allait s'y retrouver...
– Super idée, je dis.
– Excellente, chérie.
– Ouais ! 
– Et en quantité ?
– J'suis gavé, avoue Arsen.
– Pareil ! je me permets d'ajouter.
– J'aurais bien aimé des patates, fait savoir Charlie.
– Tu plaisantes ?
– Oui."
Les rires fusent. Mila soupire malgré la bonne humeur qui a réussi à se faire une place à cette table. Un peu à retardement mais elle est bien installée maintenant. C'est dingue tout le bien que peut faire un bon repas, même si c'est qu'un pique-nique de salon.

J'ai la surprise, quand je rentre dans la chambre d'ami à la suite de Mila, d'y trouver des vieilles affaires à moi, récupérées à la maison avant qu'elle soit saisie. Des bouquins, des photos, mon ballon de basket, et tout un tas d'autres affaires. Mon PC est là aussi, mes figurines de collection sont alignées sur une étagère, et je remarque avec surprise ma boîte à souvenirs dans laquelle j'avais commencé à ranger des trucs qui me rappelaient des bons moments. Je la planquais au fond d'un tiroir à chaussettes. Sans l'ouvrir, je me rappelle qu'elle contient mon premier CD, une médaille gagnée à un tournoi de basket quand j'avais 10 ans, des tickets de concert, un galet ramené de vacances, et même un devoir de français noté 20/20 que j'avais fait en sixième.
En ouvrant le grand placard, elle m'apprend qu'Arsen m'a reconstitué un dressing avec des vêtements à ma taille. C'est que j'avais grandi. Enfin plutôt je m'étais étoffé.
"C'est de la récup' mais tout est en très bon état, voire comme neuf.
– Royal."
En plus je vois qu'il y a une petite salle de bain privative. J'en savais rien, j'ai jamais eu à dormir ici. Elle sort un nouvel oreiller du haut du placard et le place sur le lit. 
"Ça te plaît ?" me lance oncle Arsen depuis le couloir. 
Il s'avance pour s'appuyer contre l'encadrement de la porte. Je me tourne vers lui et je leur dis :
"J'sais pas comment vous remercier. Vous êtes au top.
– Tu en doutais ?
– Nan, pas du tout."
Je sors ça avec un petit tremblement dans la voix, ça y est, j'suis ému. Arsen le voit tout de suite et vient m'entourer de son bras. Me soutenir littérallement. Mes jambes pourraient me lâcher que je vacillerais même pas, grâce à lui.
"Tu nous remercieras à la fin de ton stage... en nous invitant à manger, d'accord ?
– Ça marche. Promis.
– Parfait. Allez, on te laisse. Repose-toi.
– OK."
Il me tapote l'épaule, s'écarte, puis sort de la pièce. Mila me sourit un peu bizarrement et s'approche de moi. 
"Pardon si je me suis montrée un peu froide à ton arrivée.
– Ça va, je comprends.
– J'ai été bête, et c'est pas d'aujourd'hui. Je m'en veux, j'aurais pu accompagner Arsen, au moins de temps en temps...
– T'inquiète pas. Rien que tes petits mots à la fin de ses lettres, ça me faisait plaisir."
Elle soupire, peu convaincue. Je la rassure une bonne fois pour toute en lui disant que la place qu'ils m'offrent sous leur toit, le temps que je m'en trouve un, leur gentillesse et le mal qu'ils se sont donné pour rassembler mes vieilles affaires ici et me remplir un placard de fringues, c'est tout ce qui compte aujourd'hui. 
"Tu me rappelles tellement ton père..."
Mon coeur se serre. Je m'y attendais pas. 
Elle pose doucement sa main sur mon bras et me souhaite à son tour une bonne nuit avant de me laisser seul. 

 


33.


Assis sur le muret, les coudes sur les genoux, penché en avant pour me détendre le dos (j'ai fini le service à la plonge), de la musique dans les oreilles, une sucette à la confiture de lait à la main, j'observe un lézard calé dans une fissure, qui sort sa petite tête au soleil. Ma présence ne perturbe pas outre-mesure sa petite vie de reptile. La cohabitation se passe bien... Il disparaît dans la fissure en un claquement de doigt. Je me redresse. La porte de la cuisine s'est ouverte sur Iza. Elle vide un seau dans le composteur, ajoute une poignée de matière sèche, remue un peu avec une petite fourche. Je suçote une nouvelle couche de confiture de lait vanille fraise, j'enlève mes écouteurs quand elle me rejoint, les mains sur les hanches, en jetant un oeil au ciel :
"Fred est trop con, des fois. J'ai bien cru que t'allais lui refaire le portrait, à un moment. T'en as une pour moi ?"
Je plonge ma main dans la poche de ma veste et j'en sors mes trois dernières mini-sucettes. 
"Pomme, lait-fraise ou orange ?
– Orange. 
– Cool, c'est celles que j'aime le moins.
– Si je peux être utile. Merci, mon chou."
Pendant qu'elle galère avec l'emballage, je médite sur le comportement de Fred à mon encontre, tout à l'heure. Un comportement qui me rappelle celui du surveillant Larime, qui me pinçait, me bousculait et me balançait des insultes à deux balles discrètement. Fred ne me touche pas, il est juste très inspiré question remarques à tendance humiliantes et piques désagréables, dont certaines très audibles. S'il se contentait d'être exigeant professionnellement avec le stagiaire que je suis, mais non, il me rabaisse à mon ancienne condition de taulard et me persuade que je ne ferais pas de vieux os ici, avec eux, ni même dans n'importe quelle autre cuisine. Je m'en fous, je suis pas là pour me faire des amis, et je sais bien ce que je vaux, et à peu près ce que je veux faire de mon avenir. Ce qui me dérange, c'est qu'il pourrit l'ambiance à lui seul, et que j'en suis la source. 
"C'était mieux avant. 
– Arrête. On le connait, c'est un jaloux. Tu cartonnes avec tes plats végé. Ça le chafouine un max quand tu lui piques des habitués."
Elle s'assoit à côté de moi, tend les jambes et pose ses mains sur le muret derrière elle pour prendre le soleil. Le baton de sa sucette cliquète contre ses dents. 
On peut pas dire que j'ai été accueilli les bras ouverts par toute la brigade. Et je les comprends. À leur place, je jugerais sur pièce aussi, avec le temps et la confiance envers la décision de chef Dassin. Mais ils m'ont quand même considéré rapidement comme un des leurs. Un collègue de travail. Un peu davantage avec Iza et le préposé aux accompagnements, Hugo, vu qu'on est maintenant colocataires depuis trois mois. Ça se passe bien. Notre vie tourne essentiellement autour de la cuisine, des après-midis au lac et des jeux de société, maintenant qu'on est en septembre. 
Je suis allé rendre visite quatre ou cinq fois à Miki. Je le trouve éteint. Content pour moi mais éteint. Il prépare sa sortie en mode automate. Je me demande ce qui pourrait rallumer sa flamme intérieure autre que la came, le fric "facile" et ses anciens potes. Lui ne se contentera jamais d'un job et de loisirs de vioques. Il n'a pas de vocation, ni même de passion à partager. Je suis triste pour lui. Je sais même plus quoi lui dire. Mes visites s'espacent. Je préfère passer mes journées off chez oncle Arsen, Mila et les mioches. Caro et Charlie m'aiment bien, on dirait. On joue à la console, des fois on va au ciné ou au bowling. Mila ne me pensait pas aussi "famille", elle m'a dit. Mais ouais, c'est bien ça, j'suis "famille". 
"À quoi tu penses ?
– À ma petite vie.
– Et t'en penses quoi ?
– J'aime bien."
Elle se redresse pour m'entourer de ses bras et poser sa tête sur mon épaule. On parle beaucoup, tous les deux. Elle devine ce qui me manque pour qu'un jour je monte le curseur à "j'adore". 
La porte s'ouvre de nouveau. Cette fois c'est chef Jacobeli qui apparaît. Il est au téléphone avec sa fille, a priori. Son portable coincé entre son oreille et son épaule, il ferme à clé derrière lui.
"Je sais bien que c'est ta copine depuis la maternelle, chérie, mais à un moment il faut se rendre à l'évidence. Cette fille est toxique."
Il se retourne, nous voit enlacés à suçoter nos confiserie. le trousseau de clés à la main, il fait un geste de moulinet, grimace et ajoute :
"Oui, voilà. (...) Tu sais ce qu'on dit, une de perdue, dix de retrouvée. (...) Je crois que c'est biblique. Je passe te chercher au volley, on fera quelques recherches, ok ? (...) Ça marche. À tout de suite, ma puce."
Il raccroche, fait quelques pas vers nous. Iza me libère de son emprise mais reste collée à mon bras. 
"Vous lui passerez le bonjour, chef.
– Sans faute. Vous attendez quelqu'un ? Parce que j'ai fait le tour...
– Non, non, on traîne. 
– Tout va bien ?"
Comme il me regarde particulièrement en posant cette question, c'est moi qui répond :
"Ça va, chef.
– Sûr ?"
Je l'aime beaucoup. De loin, quand on le connaît pas et qu'il est concentré, il a l'air vachement sévère, mais en fait c'est une crème. Il a une énergie et une bonne humeur entraînantes, et il est proche de tout le monde. S'il y en a un qui m'a accueilli les bras ouverts, ici, c'est lui. Il rend les choses plus facile à tous les niveaux. Chloé Dassin a eu mille fois raison de lui confier les rênes de ce bistrot et de me placer entre ses mains. 
Je me dis même que sa fille a vraiment de la chance de l'avoir comme papa. Je le rassure avec un sourire :
"Vous inquiétez pas.
– Parce que s'il faut recadrer Fred une nouvelle fois...
– Je suis allé lui parler tout à l'heure. 
– Ah ouais ? fait Iza surprise.
– Je lui ai dit qu'il pouvait m'humilier autant qu'il voulait, pas de problème, mais seulement en étant meilleur que moi en cuisine. Plus attractif et innovant. Parce qu'humainement, j'ai rien à apprendre de lui.
– Baaaam !"
Je lève les yeux sur chef Jacobeli, beaucoup plus modéré qu'Iza. Il hoche doucement la tête :
"Bien envoyé. Il a répondu quelque chose ?
– Il a dit que je serai jamais meilleur que lui, de toute façon, que le végé, c'est qu'une mode, que ça passera, et caetera. Raison de plus pour pas me faire chier !" 
Là, je me cite moi-même. Iza éclate de rire. Le chef approuve, toujours sans effusion. Par respect pour Fred. Quand je dis que cet homme est proche de tout le monde, c'est vrai de vrai. Je sais qu'il va continuer à surveiller tout ça de près. Histoire de s'assurer que les tensions en cuisine ne débordent pas en salle, encore moins dans les assiettes des clients. Ce qui irait complètement à l'encontre de mes intentions, et de celles de Fred, j'ose l'espérer. Il peut pas être con à ce point-là.
"Bon, conclut le chef. Je vous ramène ? C'est sur mon chemin."
Iza et moi on fait mine d'hésiter. La maison est à quinze minutes à pieds, de l'autre côté du fleuve, mais c'est vrai que quinze minutes, c'est ça de gagné sur notre coupure de l'après-midi. 
"Allez, il nous encourage en se dirigeant vers sa voiture. Et je vous l'ai déjà dit : appelez-moi Julien en dehors du restau, s'il vous plaît."

 


34.


Je nettoies les ustensiles à l'eau brûlante à la fin du service de midi. Fred récupère les fonds de plats pour les partager entre nous. Hugo, Iza et Fab s'occupent de la mise en place pour le service du soir. Noémie gère les additions. Il reste deux tables occupées, Loïc leur a apporté les desserts. Chef Dassin est passée tout à l'heure, de retour de Dijon, où elle a son restaurant étoilé. Elle nous a salué, et là, elle est en train de faire le point avec chef Jacobeli au bar, en salle. 
Depuis quelques jours, Fred fait en sorte de ne plus me parler. Niveau comm, il délègue tout ce qu'il peut déléguer en utilisant des intermédiaires. Le reste passe par des phrases brèves, 100% pro. J'ai l'impression qu'il a cherché à rallier à lui tous les employés du bistrot, à l'usure, à la désinformation, et que tout ce qu'il est parvenu à faire, c'est se tirer des balles dans le pied. Aujourd'hui c'est le statu-quo. Pas exceptionnelle, comme ambiance de travail, mais perso, je m'en contente. 
J'adore Iza, Hugo, Nono, Chef Jacobeli et Chloé mais franchement, lui... j'ai hâte de plus voir sa gueule de con tous les jours en venant bosser. 
Je mets les ustensiles à sécher pour le soir. Là je vois justement Dassin en discussion avec Fred. Elle pioche dans les restes de quoi se composer une assiette, la réchauffe au micro-ondes, chope des couverts et retourne en salle. Juste avant de passer les portes, elle m'envoie un clin d'oeil en humant le plat. Je pense qu'elle a pris du végé. Le petit regard assassin que me lance Fred depuis le seuil de la chambre froide me le confirme. 
Je me retiens de chercher dans ma poche à la recherche d'un doigt d'honneur à lui adresser. 

Cinq ou dix minutes après, Chloé ramène l'assiette vide. Elle se dirige direct vers moi et me dit :
"Sacha, il y a quelqu'un qui t'attend au bar. 
– ... Qui ça ?
– Il a beaucoup aimé ton plat, il aimerait te féliciter.
– Je croyais que c'était pour vous... 
– Hé non. Allons, qu'est-ce qui t'arrive, Sacha ? Ce n'est pourtant pas la première fois ?"
Je sais pas. C'est vrai que c'est pas la première fois qu'un client veut me faire des compliments en personne (disons que chef Jacobeli vient me chercher une ou deux fois par semaine en cuisine pour ça) mais là, je sens que c'est différent. Le bistrot vient de fermer, les derniers clients s'en vont, chef Dassin est venu elle-même chercher des restes pour ce mystérieux quelqu'un... Elle doit le connaître. Ça sent le coup monté, et en même temps improvisé...
Elle me sourit : 
"Il n'est pas venu pour te manger TOI, en tout cas je ne crois pas."
Je pose mon torchon, regarde vaguement autour de moi ce qu'il reste à faire. Je vois chef Jacobeli qui fait le tour de la cuisine en saluant tout le monde. Il nous a prévenu qu'il ne pouvait pas être là ce soir, c'est pour ça que Chloé est descendue de Dijon, d'ailleurs. Il s'approche de moi, me tend la main comme à tout le monde :
"À demain, Sacha.
– À demain, chef. Faites gaffe sur la route.
– Je n'y manquerais pas. Alors ? il demande ensuite à Chloé, qui lui répond :
– Alors il s'est régalé."
Je comprends qu'ils parlent de mon "quelqu'un au bar". 
J'en peux plus de ce suspense. Je les salue tous les deux. Chloé m'invite à me rendre à la pointeuse et aux vestiaires avant de quitter la cuisine. En gros elle m'éjecte. Plus précisément elle me fait comprendre que même s'il reste une assiette et deux couverts à nettoyer, je suis libre jusqu'à la fin de l'après-midi. 
  

 

35.


J'arrive derrière le bar. Une plante ma cache la vue, j'avance, et je le vois. Quand je comprends, je ralentis et là, je cale. 
Assis en biais sur son tabouret, un coude sur le comptoir, il regarde le paysage à travers la baie vitrée qui donne direct sur le fleuve. En réalisant ma présence, il se tourne et pose ses yeux verts sur moi.
Je reste à distance, de l'autre côté, ma main sur le zinc. Faut que je m'appuie à quelque chose.
"Salut", il dit. 
Et les seuls mots qui sortent de ma bouche à ce moment précis, c'est :
"Qu'est-ce que tu fais là ?"
Il n'a pas l'air surpris de mon accueil. En vrai, je crois qu'il s'attendait à pire. 
"Dassin a insisté pour m'apporter une assiette. C'était très bon.
– Réchauffé au micro-ondes", je précise sans vraiment savoir pourquoi.
– Tu te souviens de la première chose que je t'ai dit, quand je suis venu te rendre visite ?
– Oui. T'as dit que t'avais lu ma lettre. La première. Et comme quoi t'aurais voulu la lire plus tôt. Tu viens de recevoir la deuxième, c'est ça ?
– Je l'ai lue un peu avant que tu sortes.
– OK. Ça date pas d'hier. C'est ce que je pensais, t'as préféré garder le silence."
Noémie approche du bar pour vérifier un truc sur la caisse, et récupérer les tickets de fermeture qui sont sortis. Elle a un regard pour moi, un peu navrée de déranger, et un autre pour Yann, plutôt curieux et... je le qualifierais de "pétillant". Faut dire qu'il est tout à fait son style. Et franchement, je la comprends. Pour un revenant, il présente vachement bien, même en jeans, t-shirt et gilet à capuche. 
Je soupire un bon coup et je tourne les talons. Sans me retourner je me dirige vers la porte principale du bistrot, la franchit et m'éloigne sans but précis. 
Finalement j'arrive à la rambarde qui surplombe le fleuve. Les clients attablés en terrasse sont tous partis. Il reste deux voitures sur le parking, plus loin. Tout a été débarrassé et remis en ordre pour ce soir.
"Je suis désolé."
Je me retourne et m'adosse à la barre pour lui faire face. 
Il s'approche, on est à un mètre, un mètre cinquante max l'un de l'autre. C'est la première fois que je le vois à la lumière du jour. Sans murs autour de nous. Ça me file le vertige. J'ai le coeur qui s'accélère. Désolé de quoi, que mon déballage manuscrit soit resté lettre morte aussi longtemps ? Ou de ce qu'il va m'annoncer maintenant ? Après six mois, pas la peine... Mais c'est le truc, justement. Après six mois de silence radio, d'où il viendrait me reprocher ce que je lui ai écris ? 
"La photo dans le bouquin et celle que ton frère a trouvé sur mon téléphone..."
Je mets trois secondes à me replacer dans le contexte. Ça date, mais je m'en souviens très bien. Il continue :
"C'était de l'histoire ancienne, déjà à l'époque.
– OK...
– Je la gardais pour me rappeler que je suis né avec un coeur..."
Pour le peu que je le connais, quand il commence à tourner autour de la cible de cette façon, ça annonce un carton. Je le laisse donc dérouler. 
"Avant que tes potes s'en prennent à moi, j'étais malheureux. Je ne ressentais presque plus rien. J'étais devenu exécrable avec tout le monde. Au point que ce qui m'est arrivé en a réjoui plus d'un."
J'en savais rien. Ça m'attriste. Comment on peut se réjouir de ça ? Qu'est-ce qui a pu le rendre à ce point malheureux, insensible et antipathique, avant ça ? Où est-ce qu'il veut en venir, exactement ? 
"Il ne me restait plus que les personnes qui tenaient à moi, et qui voulaient mon bien. Sans eux, je suis à peu près sûr que je serais devenu une épave. Ils se sont posé des questions mais ils ont compris pourquoi j'ai accepté de te rencontrer la première fois... Ils ont presque tous essayé de me dissuader d'en faire une habitude.
– Pourquoi tu les as pas écoutés ?
– Parce que ça me faisait du bien. Et à toi aussi, non ?"
Je bascule la tête en arrière un instant. Putain que oui, ça me faisait du bien. Jusqu'à ce que je me pose les mauvaises questions. Ou peut-être les bonnes, mais en y apportant les mauvaises réponses. Je me souviens des séances avec Cohen, qui cherchait à me faire réfléchir sur mes sentiments, et je me dis que ça a été pareil pour Yann. Sa psy a dû essayer de lui faire comprendre pourquoi il s'est rapproché de moi. Savoir si ça ne cachait pas une sorte de syndrome de Stockholm. Un attachement émotionnel pathologique, ce genre de truc. Je soupire :
"J'ai tout ruiné.
– Faut que tu arrêtes de t'en vouloir pour tout. J'essaye de t'expliquer en quoi j'ai eu tort aussi. Pourquoi j'ai mis autant de temps à répondre à... ta déclaration.
– Ma ... ? Oh, non, c'était pas juste une lettre d'amour à deux balles...
– C'est vrai, c'est beaucoup plus que ça. Il faut que tu comprennes : elle m'a paralysé. Je me suis débiné, OK ?" abrège-t-il avec des mots clairs et percutants pour que je comprenne bien.
Alors comme ça, monsieur a peur d'éprouver des sentiments. Des sentiments partagés. En voulant le récupérer, j'ai ouvert un peu trop grand mon coeur et provoqué sa fuite. Dieu que cet homme est torturé. Mon Dieu que c'est romantique. Il m'achève en ajoutant : 
"Pour te dire comme je peux être con, je me suis persuadé que je ressentais pour toi allait me passer."
Je m'aperçois que je lui souris comme un benêt, mais j'arrive pas à m'en empêcher. Je fais style le soleil m'éblouit et j'ai oublié mes solaires dans mon casier. Il s'en rend compte. Bien sûr il est flic, rien ne lui échappe. Ça le fait sourire en retour :
"Je me sens ridicule.
– T'inquiètes, ça ne tue pas. Je parle d'expérience. 
– Bien sûr... Est-ce que j'arrive trop tard ? 
– Quoi ?
– Tu es passé à autre chose ? À quelqu'un d'autre ?
– Non mais t'es sérieux ?"
Je fonds sur lui en disant ça, et je l'embrasse. Il répond aussitôt à mon baiser, comme j'ai souvent rêvé qu'il le fasse. J'ai l'impression de décoller du sol. C'est comme si mon coeur recommençait à battre, après des années d'un sommeil profond.

 


36.


J'suis à califourchon sur lui. J'ai mes mains sur son torse. Il est en moi. Le rythme est fou. Je voudrais que ça dure encore mais on manque tous les deux d'endurance à ce jeu-là. C'est pas mon "aventure" avec Simon le jardinier et mes séances en solo après l'extinction des feux dans ma cellule qui m'ont servi d'entraînement. Et lui, je sais pas, mais d'après ce qu'il m'a dit, je devine qu'il a pas tellement enchaîné les conquêtes non plus, à part quelques coups d'un soir, sans doute. Faudra que je lui demande s'il a pensé à moi quelque fois en faisant l'amour à des inconnus.
Terrassé, je m'effondre à côté de lui. Je laisse mon avant-bras traîner sur son torse en sueur, il me saisit la main et on reste là à reprendre notre souffle. 
Il m'a amené chez lui. Je savais pas qu'il habitait à cinq minutes du bistrot. C'est sa "nouvelle" adresse depuis quelques années. Il a déménagé après son agression. Il me l'a précisé en arrivant tout à l'heure quand j'ai regardé le nom sur la boîte à lettres. 
Notre baiser échangé avait fait naître une forte envie d'aller plus loin. Un besoin, même. 
Punaise. À cet instant, j'ai l'impression d'avoir achevé un truc et d'en commencer un autre. Et pas un petit truc. C'est une nouvelle phase de ma vie qui s'est achevée pour laisser place à...
Je me redresse sur le côté pour le regarder. Il quitte sa contemplation du plafond et me sourit.  
J'ai envie de lui dire que je l'aime. Ou au moins que j'ai pas été aussi heureux depuis pfff... une éternité, mais vaut mieux que je remette ça à plus tard. De toute façon je crois que ça se voit dans mes yeux. Ça s'est vu à la façon dont on s'est déshabillés et embrassés... et à la vitesse à laquelle on est monté en température, jusqu'à atteindre le point de fusion. Simultanément. Une première pour moi. Il me semble qu'il a apprécié au moins autant que moi. Ça se voit dans ses yeux. Je crois vraiment pas me faire d'idée.
Il m'attire à lui pour m'embrasser. 
Oh merde, qu'est-ce qui m'arrive ? 

 


37. 


On s'est échangés nos numéros, il m'a ramené au taf, et depuis je suis sur un nuage. Heureusement, pas le genre de nuage qui fait perdre tout contact avec la réalité. Plutôt celui qui fait que rien ne vous atteint. Bien sûr, mes pensées ont un peu dévié pendant le service du soir. J'ai repensé à nos retrouvailles au bar, puis à notre baiser au bord du fleuve, à notre première fois, et à notre seconde sous la douche. Chef Dassin m'a rappelé une seule fois à l'ordre, à un moment où Iza a cherché à en savoir un peu plus sur le beau mec qui est venu me voir au bar, d'après Noémie, et à qui j'ai roulé un patin dehors, toujours d'après Noémie. J'ai dû lui promettre de lui en parler plus tard. Je voulais pas que Fred nous entende. 

"Yann, donc... Et est-ce que Yann passe te prendre ce soir ?
– Non, il bosse. 
– Flûte. Si tard ? Il fait quoi dans la vie ?
– Il est flic.
– Non.
– Si.
– Mais non... 
– Mais si.
– C'est-à-dire ? Laisse-moi deviner. La CRS ? La municipale ? Les renseignements ?"
Je fais non de la tête à chacune de ses propositions et je l'arrête à la troisième erreur, comme au Trivial Pursuit. Elle lit plein de polars, elle regarde plein de séries policières et elle adore les devinettes, c'est un coup à y passer la nuit :
"La BRB. 
– Oh attend... C'est la Brigade... de R... R ?  
– De Répression du Banditisme. Les braquages, les vols à main armée, les cambriolages, tout ça. 
– Ah ouais, ça envoie, quand même. Et d'où tu le connais ?"
Je grimace brièvement. Elle se rend tout de suite compte de sa bourde. 
"Désolée. Non, vraiment, là, j'suis conne. Ça peut pas être en boîte, tu y es allé une seule fois depuis ta sortie, ça t'a pas emballé, t'as juste embrassé un type, un vendeur en électro, c'est ça ? 
– Alors ça je m'en souvenais pas."
Elle a un petit rire mais réitère ses excuses, du fait que ce flic, je n'ai pu le rencontrer qu'avant mon séjour en cabane, du coup. Je lui réponds que c'est rien, il y a prescription. Ce qui fait qu'elle en profite pour assouvir sa curiosité :
"C'est lui qui t'a arrêté et interrogé, alors ? 
– C'était la victime."
Prise de court, elle se change en statue. Ses sourcils froncés m'indiquent qu'elle n'est pas certaine de comprendre ce que j'entends par là. Ou au contraire mais qu'elle cherche une autre explication. Quelque chose de moins malaisant. Tout ce qu'elle sait, tout ce que Hugo, chef Jabobeli, Fred et les autres savent, c'est que j'ai été condamné pour avoir participé à un home-jacking qui a mal tourné. Chef Dassin en sait un peu plus que les autres mais elle estime depuis toujours que c'est à moi de décider si je veux en dire davantage, et à qui. C'est l'occasion. J'ai peur que ça change le regard qu'Iza porte sur moi mais j'ai pas envie de lui refuser la vérité. Je me lance.
Ça lui file un petit coup de massue derrière les oreilles, d'apprendre que moi et mes "potes" on s'en est pris à un flic, et que j'ai bien failli le tuer, même si je précise que j'ai retourné ma veste et que si j'ai appuyé sur la détente, c'est sous la menace d'un flingue et d'une dégustation de déboucheur de canalisations.
"Merde. Putain..." 
C'est le moment que choisit Hugo pour ouvrir la porte de derrière et s'exclamer :
"Ça y est les girls, let's go ! ... Oh la vache, Iza, t'es blanche comme un cul, ça va ?
– Oui... Oui, ça va", elle répond en se levant du muret.
Je l'imite. Elle prend les devants et on se met en route tous les trois. Sur le chemin, alors qu'Hugo me demande discrètement ce qui arrive à Iza, je me décide à le faire entrer dans la confidence à son tour. À la moitié du pont qui traverse le fleuve, il s'arrête un moment, sous le choc lui aussi. Il me regarde déjà différemment. Iza est soulagée de ne pas avoir à garder le secret, mais inquiète. On est là au-dessus de la Saône, la nuit est tombée, le vent est froid. Je leur raconte ensuite l'état dans lequel j'étais quand Yann est venu la première fois en prison, pour me dire qu'il me pardonnait, et pour me remercier d'avoir empêché le pire. 
"Il était pas obligé mais il a continué à venir... Sans lui, je moisirais toujours là-bas en mode zombie. J'aurais pas accepté le poste à la cantoche et le directeur Garnier n'aurait pas parlé de moi à chef Dassin. Je serais pas là devant vous.
– OK... fait Hugo en acquiesçant pensivement. 
– À un moment j'ai traversé une mauvaise passe, on va dire. Vous croyez au karma, vous ?
– Carrément, répond Iza avec conviction. 
– Je me suis fait dérouiller, un soir. Les mecs m'ont envoyé à l'hosto.
– Chef Dassin nous en a parlé. 
– Ouais, tu te souviens, elle était révoltée."
Hugo confirme la remarque d'Iza. Révoltée, rien que ça ? J'avais pas idée, quelque part c'est réconfortant de provoquer des émotions violentes aux gens, enfin dans le bon sens du terme. C'est mieux que d'inspirer de la haine, ou juste de l'indifférence. Je reprends où j'en étais :
"Tout ça pour dire : ça m'a retourné le cerveau. J'ai pensé que j'avais pas fini de payer pour ce que j'avais fais, que je méritais pas ce qui m'arrivait de bien, de là j'ai dit à Yann des trucs que je regrette, et il s'est éloigné. J'ai travaillé là-dessus avec le psy de la prison, ça m'a pris du temps, mais j'ai surmonté le truc. Et je lui ai écris une lettre. Sauf que je suis allé trop loin dans le sens inverse. Ça a fait un choc de température, vous voyez ?
– Mais il est revenu à température ambiante, comprend Iza en gloussant. Vous êtes à point tous les deux, on dirait..."
Hugo et moi on la regarde. Moi un peu gêné, surtout pour elle, et Hugo plutôt intrigué par son étrange surenchère métaphorique. Elle se ressaisit et me demande plus sérieusement :
"Tu vas t'installer chez lui ?
– Demain. Et après-demain on se marie."
Ma réponse a le mérite de détendre l'atmosphère. Bien sûr, Iza ne peut pas s'empêcher d'enchaîner sur la plaisanterie. Hugo me tapote le haut du dos et on se remet en marche. L'épreuve est passée. J'ai envie de dire comme une lettre à la Poste, mais cet exercice n'est pas si facile. Je parle d'expérience.

 


38.


Tout est en ordre en salle, et en cuisine. Demain le bistrot est fermé, comme tous les lundis. 
La fille de chef Jacobeli et Yann jouent aux échecs sur le bar, avec un plateau qu'elle a apporté. Un truc fait en 3D acheté sur Vinted.
J'ai été surpris qu'il lui réponde affirmativement, quand elle lui a demandé s'il savait jouer, le mois dernier. Il a nuancé aussitôt, précisant qu'il était plutôt moyen, voire carrément nul, mais ça n'a pas entamé l'enthousiasme de Clara. 
Ils font des parties en ligne, depuis. C'est la première fois qu'ils jouent en vrai. Elle lui apprend à progresser en lui donnant des indices sur les meilleurs coups pour la contrer. D'après mes sources, il arrive à la surprendre de temps en temps. 
Le chef Jacobeli s'occupe de la paperasse au bout du comptoir.
J'enlace Yann par derrière, qui ne perd sa concentration qu'une seconde. Je pose mon menton sur son épaule et les regarde jouer. 
"T'as téléchargé l'appli ? me demande Clara. 
– Oui, j'ai commencé à apprendre les déplacements des pièces. 
– Alors ?"
Alors ça me confirme que c'est pas mon truc. Pour être sympa, je vais pour lui dire qu'il va me falloir du temps, mais Yann me coupe :
"C'est pas son truc.
– Ah ?"
Elle est déçue. Je reprends aussitôt :
"J'aimerais savoir jouer, vraiment. Mais sans devoir passer des plombes à apprendre les régles."
Elle reste déçue. Dans son regard je lis que c'est justement sa complexité qui fait que c'est le meilleur jeu du monde. Non, pas sa complexité : son exigeance. Sa beauté. Je dois m'incliner face à ses arguments silencieux. Yann m'offre une issue de secours en avançant une de ses pièces. 
Collé à lui, je tourne la tête du côté de Julien. Il est plongé dans un cahier rempli de lignes de chiffres, tapote sur une calculette, une paire de lunettes avancée sur son nez. Les touches de la calculette cliquètent, c'est un vieux machin avec un rouleau à imprimante. Je sais même pas ce qu'il fait exactement, vu qu'on a un logiciel qui s'occupe de la compta.
"Vous savez jouer, chef ?
– Julien.
– Vous savez jouer, Julien ?
– Et puis tu peux me tutoyer, depuis le temps, il ajoute en levant les yeux de ses comptes. Je me débrouille. N'est-ce pas chérie ?
– Ouais, ça va, répond Clara en jouant un coup. Échec." 
Je m'inquiète pour mon homme en étudiant le plateau comme si j'y comprenais quelque chose. Puis je m'assois à côté de lui et regarde ce qui m'entoure. Et ceux qui m'entourent. Il y a des moments comme ça, je fais tout pour les imprimer dans mon cerveau. Les lumières, l'ambiance, les personnes. Les cliquetis des touches de la calculette, ceux, plus rares, des pièces d'échecs sur le plateau. Les murmures concentrés des joueurs. Les pages du cahier que chef Julien tourne. Ma propre respiration.
Clara s'amuse de voir Yann s'arracher (métaphoriquement) les cheveux sur son attaque, en se demandant comment il va la contrer. Enfin il avance un pion, celui à la tête de cheval. Clara s'en félicite, non parce que ça l'arrange particulièrement mais parce que c'est ce qu'elle aurait fait. Yann lui détaille l'autre contre-attaque à laquelle il a réfléchi mais elle lui explique en quoi le coup du cheval est mieux. Accoudé au comptoir, la joue dans ma main, je les contemple en les écoutant. 
Faut vraiment que j'apprenne à jouer. J'suis sûr que Yann se fera un plaisir de me réinitier à ce jeu fabuleux. 
Deux coups plus tard, Clara recule une tour sur l'échiquier et annonce une nouvelle fois "échec". 
"C'est bien ma puce", fait Julien en lançant un regard à sa fille, plus un sourire.
Elle lui répond en faisant un signe avec ses doigts : un rond avec son pouce et son index, les autres doigts en éventail. 
Yann pose sa main sur ma cuisse et malaxe doucement. Je suis un peu surpris. Les démonstrations en public, c'est pas son truc, d'habitude. Même si c'est un petit public, composé des deux personnes les plus adorables du monde. Je recouvre sa main avec la mienne. Il reste une dizaine de pièces sur le plateau. La tension est à son comble. Il recule alors un pion en forme de coeur noir avec une croix au sommet.
La fille avance une pièce couronnée et lève les bras au ciel : "Échec et mat !
– Ma fille, ma championne", fait remarquer Julien 
Yann encaisse sa défaite et félicite Clara. Modeste, elle lui fait savoir que c'était une très bonne partie, serrée, qu'il a bien joué, qu'elle est contente de sa progression et comme quoi ça lui donne du fil à retordre. C'est l'expression qu'elle utilise. 
Je suis un peu déçu que ça s'arrête déjà, j'aurais bien savouré cette soirée plus longuement mais il est temps de tout ranger et de se séparer. Yann aide Clara à ranger Les pièces dans la boîte qui sert de plateau. Julien finit par ranger la calculette et son cahier, et on se sépare dehors dans la nuit.
Le chef et moi on se dit à mardi. Clara demande à Yann s'il sera là pour une nouvelle partie, comme ce soir. Ça me ravit autant qu'elle quand il accepte, si bien sûr il n'est pas retenu par le taf. Le chef a l'air content, aussi bien pour sa fille adorée que pour moi, je le vois sur son visage. Il nous serre la main, Clara nous embrasse et ils s'en vont. 
"Tout va bien ?" me demande Yann alors qu'on rejoint sa voiture. 
Je vais pour répondre oui, pourquoi ? mais je comprends. J'ai l'air à l'ouest, fatigué. Sauf qu'il voit bien, que je suis sur un nuage, il voit tout, c'est juste pour s'en assurer. Me l'entendre dire, je sais pas. Je joins mes mains en prière, penche mon corps en arrière, et les yeux au ciel je dis : "Oh oui. j'ai jamais été aussi en phase avec l'univers. Merci mon Dieu !
– Tu es croyant ?
– D'une certaine façon, oui."
De part et d'autre de la caisse, le regard qu'il pose sur moi me ferait déplacer des montagnes. je lui avoue :
"C'est toi, mon Dieu.
– Je t'aime aussi."
Oh le... Il ouvre sa portière, disparaît pour s'installer au volant. J'ouvre la mienne. À peine installé je fonds sur lui pour l'embrasser. 

 


39.


Mon retour à la case prison a lieu presque un an jour pour jour après ma sortie. Tout ce qui a changé depuis, c'est une partie des détenus. J'aperçois quelques nouvelles têtes dans le couloir parmi des anciennes connaissances. Les cours et les séances diverses sont terminées, la cloche a sonné pour la récré. 
Un des surveillants qui accompagne la transhumance jette un oeil par la porte de la cantoche et m'adresse un signe :
"Hello, chef ! 
– Salut, Malo.
– On t'a manqué, j'espère ?
– T'imagines même pas."
Il se marre et disparaît dans le couloir. Je termine de disposer les couverts et je rejoins chef Dassin en cuisine. Ça mijote dans les deux marmites, les petits feuilletés dorent dans le four. Le fameux four. Je l'avais réutilisé après mon séjour à l'hosto, sans que ça me pose un trop gros problème. Après tout il n'était responsable de rien, ce n'était qu'un appareil électro-ménager comme un autre. Lui, un autre four, ou un hublot de machine à laver auraient conduit au même résultat. Aujourd'hui je le contemple un peu différemment. Comme un objet appartenant au musée mental de ma vie. Un truc symbolique, parce que toute la taule aurait sa place dans ce musée, si je vais par là. 
Alors que je réserve la chantilly au frais pour les pavlovas individuelles, les myrtilles et framboises arrivent dans des cagettes. Il y a même des groseilles. Mais ce que je remarque en premier, c'est celui qui tient les deux cagettes, Simon Alden. 
"Je suis tellement content de te revoir, il me dit avec un grand sourire en les posant sur un coin du plan de travail. 
– Plaisir partagé !" je lui réponds en allant à sa rencontre.
On n'hésite pas une seconde à tomber dans les bras l'un de l'autre. On dirait deux ados qui se retrouvent après avoir été séparées pendant tooooutes les grandes vacances. C'est un peu le cas. On ne s'est pas revus depuis qu'il est passé au bistrot me saluer par surprise, il y a déjà quatre ou cinq mois. Cela dit, on est restés en contact. On a pris l'habitude de s'envoyer des nouvelles via des cartes postales, qu'on s'envoit dès qu'on va quelque part, que ce soit en weekend dans un chalet, une semaine dans le Jura ou en Bretagne, ou à vingt minutes de route pour voir de la famille. À part ça on a un Whatsapp pour échanger des photos et des news qui tiennent pas sur une carte. On parle de tout. De nos jobs, nos vies privées. Je sais qu'il s'est séparé de son mari quelques temps mais qu'ils se sont rabibochés en s'apercevant qu'ils ne pouvaient pas se passer l'un de l'autre. Et lui il sait où j'en suis avec Yann. 
Il s'écarte, pose brièvement une main sur ma joue, me demande :
"Ça roule, ma poule ?
– Ça baigne dans l'huile, et toi ?
– Tout pareil."
Puis, se tournant du côté de chef Dassin :
"Bonjour, Chloé. 
– Bonjour, Simon.
– Putain que ça sent bon. Allez, je m'occupe des fruits. Ça va, en quantité ?
– C'est parfait !"
Le directeur Garnier déboule quelques minutes plus tard, alors que je forme les meringue à la poche à douille : "Me voilà !"
Chloé s'exclame "enfin !"
Ils se font la bise. Garnier, un bonnet de Noël sur la tête, est navré d'avoir été pris par ses obligations plus longtemps que prévu :
"J'aurais aimé vous accueillir comme il se doit...
– Pas grave, boss, on connait la maison", je le rassure en serrant la main qu'il me tend. 
Il m'attire à lui pour une accolade chaleureuse :
"Sacha, quel bonheur de te voir ici dans ces circonstances."
Il s'écarte mais garde une main sur mon épaule. Son visage, son être tout entier rayonnent. Il est passé plusieurs fois au bistrot ces derniers mois, où il a ses habitudes depuis plusieurs années. Il m'a présenté sa femme et ses deux enfants, en leur disant qu'il était fier de moi, comme quoi ces nouveaux établissements pénitentiaires à taille humaine étaient une réussite, que j'étais un exemple de réinsertion, tout ça. Franchement, ça aurait pu me filer la honte, mais pas du tout. Il est tellement passionné par son métier, c'est chouette à voir. La façon qu'il a de me regarder me fait dire que je ne suis pas seulement un ancien détenu qui a réussi sa sortie mais un bon cuistot, un ami, quelqu'un de bien, en fait. 
"Comment vas-tu ?
– Nickel, boss. Et vous ?
– Fort bien, merci."
Il soupire de contentement et s'adresse à moi aussi bien qu'à Chloé : 
"Merci encore d'avoir accepté de préparer ce repas de fête, j'espère que je ne vous prive pas de vos proches en cette veille de Noël...
– Je ne suis pas attendue avant 18h chez mes parents, le rassure Chloé. 
– Et Yann va encore rentrer tard ce soir", enchaîne Simon l'air de rien au-dessus de l'évier. 
Je prends un air offusqué à SON évocation de MA vie privée et le rappelle à l'ordre :
"Un commis ça ferme ça gueule sauf pour dire OUI CHEF !
– CHEF ! il gueule en réponse. OUI, CHEF !"
Chloé éclate de rire, le boss Garnier se joint à elle, et on se remet au boulot dans la bonne humeur. 

Les détenus ont mangé. Le boss serait plutôt d'avis de dire qu'ils se sont régalés, sauf quelques grognons chroniques. En ce moment ils ont quartier libre dans le bloc cellulaire et les parties communes. Au début je me rappelle que j'en profitais pour aller ruminer seul dans ma cellule. Au bout de quelques semaines, j'allais à la bibliothèque. Sections aventures, fantasy ou bandes dessinées. J'en ai lu, des bouquins, pour tenter de m'évader. Les corvées aidaient, aussi. Les cours et les devoirs encore plus. Sans parler des séances psy, des profs et des co-détenus avec qui j'avais sympathisé, avec le temps.
"Bonjour, Sacha."
Le second service réservé au personnel touchait à sa fin. La chef Dassin et moi, on avait enfin posé nos séants à table pour profiter du repas et surtout de sa convivialité. Je me retourne du côté de la voix qui vient de me surprendre par derrière :
"Doc !
– Danyel, je t'en prie."
On se serre la main. C'est dingue le nombre de personnes qui sont contents de me voir, heureusement en homme libre, entre ces murs. Et c'est dingue ce que ça peut être réciproque. J'en ai bavé mais grâce à ces gens, beaucoup moins que j'en aurais bavé ailleurs. Un type comme moi, avec un coeur, une sensibilité, et une conscience normale du Bien et du Mal ne peut que soustraire le meilleur en lui et multiplier le pire, au contact de barbares et de fous dangereux. 
Je lui fais une place à côté de moi. On lui fait passer une assiette et des couverts, les plats circulent jusqu'à lui. Pendant qu'il se sert, on échange des banalités. Je n'ai pas gardé de contact direct avec lui. Je sais qu'il a des nouvelles de moi via le boss et Simon, et vice-versa. Ça vient qu'il doit garder une distance avec ses anciens patients, sûrement parce qu'ils pourraient redevenir ses patients, s'ils plantent leur conditionnelle. Ou juste parce qu'il en sait trop sur eux. Beaucoup trop. C'est professionnel, avec lui, ça n'empêche qu'il m'a aidé, et que je lui dois la tournure qu'à pris ma vie. 
"Je vous ai jamais vraiment remercié pour ce que vous avez fait pour moi.
– Tu n'as pas à me remercier, je n'ai fait que te donner quelques clés, c'est toi qui a ouvert les bonnes portes.
– Oh joli, doc... Danyel. Mais merci quand même."
Il est touché, je le vois bien. Il a des déceptions, des échecs, avec certains détenus. Ceux qui ont le mal en eux. Ça se guérit pas facilement. Alors quand l'un d'eux s'en sort aussi bien, parce qu'il a joué le jeu, qu'il s'est ouvert et a travaillé son mental, sa psychologie comme j'ai essayé de le faire, forcément, il est content, il ne peut pas seulement dire que c'est son travail. 
"Ton contrat a été prolongé, alors ?
– Oui, j'ai signé pour un an de plus. 
– C'est ce que tu voulais ?
– Disons que c'est pas exactement ce que j'avais imaginé mais ça me va très bien. 
– Tu as laissé tomber l'idée d'ouvrir un food-truck ?
– J'ai surtout laissé tomber l'idée de bosser en solo.
– Je comprends. Ce serait peut-être différent si tu te trouvais un ou des associés ?"
Je soupire. Qui voudrait s'associer avec un mec comme moi ? Je suis peut-être un symbole de réinsertion mais ça n'effacera jamais ce que j'ai fait, et j'en ai encore pour un an de conditionnelle, à devoir pointer au poste et à honorer les rendez-vous avec mon conseiller d'insertion. Ça me fait penser que je viens de recevoir une nouvelle convocation de la JAP Barreau pour un entretien de routine, comme tous les trois mois. Je ne lui donne pas beaucoup de boulot non plus, et elle est toujours aussi cool que la première fois, voire plus, mais ça reste des obligations. Des trucs qui me rappellent pourquoi j'en suis arrivé là. Qui me rappellent aussi que tout peut encore s'effondrer du jour au lendemain.
"Tu doutes de toi ?
– Ah non, hein, vous m'analysez pas, ça va se finir en rédac' de cinq mille mots à rendre pour demain, et demain c'est férié."
La bouche pleine, il se marre. Simon, notre plus proche voisin de table, rejoint notre conversation. Cohen enchaîne sur le plat qu'il est en train de s'empiffrer, en l'occurence une bouchée à la reine au poulet et girolles, avec sa garniture de légumes et de riz à la sauce safranée. Il veut savoir qui a eu l'idée, qui de moi ou Dassin a réalisé quelle partie de la recette, plus généralement du menu. J'explique que tout ou presque a été décidé par Dassin et Garnier, et que j'ai bossé sur les bouchées végétariennes, la garniture et le dessert.
"C'est excellent, comme toujours. 
– Merci.
– Il me tarde d'arriver au dessert !
– Ça se voit", je remarque en même temps que Simon.
Ce qui fait sourire autour de nous. Un peu plus loin, le directeur Garnier  se lève pour se rendre à la chambre froide, demande à cette occasion qui souhaite reprendre du dessert. Deux mains se lèvent dont celle de la nutritionniste.
Un peu plus tard, Cohen (Danyel !) me félicite pour ma somptueuse pavlova et plus bas revient à la charge avec ses questions persos :
"J'ai su que tu as emménagé chez Yann ?
– Ouais, mes colocs m'ont lâché, il a proposé de m'héberger."
Ce qui n'est pas faux. En quelques jours d'intervalle, Hugo a signé un contrat pour bosser à Dijon et Iza a décidé de s'installer chez son mec. Le truc, c'est que je n'ai pas parlé tout de suite de l'abandon de la coloc à Yann, pour pas qu'il se sente obligé de me proposer quoi que ce soit et surtout pour ne pas donner l'impression que j'en crevais d'envie. Mais à la seconde où je l'ai mentionné le plus innocemment possible dans une de nos conversations, il n'a pas hésité une seule seconde à justement "proposer de m'héberger". 
Lui non plus ne voulait pas donner l'impression de précipiter les choses. 
À l'évocation de Yann et de notre petite danse autour du pot, mon visage s'illumine malgré moi d'un sourire niais. Je m'étais imaginé des tas de trucs mais j'aurais jamais imaginé qu'on devienne un couple. Si j'avais su que ce serait aussi facile... aussi naturel. Même s'il a fallu longtemps pédalé dans la semoule, avant d'en arriver là. Comme une association de saveur à laquelle on a jamais pensé et qu'un chef, en une recette, rend évidente. 

 


40.


Chloé et moi, on rentre au bistrot dans l'après-midi pour ramener tout ce qu'on a emporté le matin. Des plaques de cuisson, des emporte-pièces, bien d'autres ustensiles et quelques ingrédients. On a quasi terminé de tout ranger qu'une musique nous parvient. 
"Oh, elle fait en zyeutant les portes battantes qui mènent à la salle du restau. C'est la boîte à musique du Père Noël."
Je ferme le placard qui me bloque la vue sur les portes. On est arrivés par derrière, direct dans les cuisines sans passer par la salle. Je me rends compte que je suis super méfiant, pour ne pas dire hyper suspicieux, quand ma main gauche saisit le manche d'un couteau, dans un bloc à proximité. 
"C'est rien, m'assure Chloé. Quelqu'un a oublié de la débrancher hier soir. Tu peux y aller, s'il-te-plaît, j'ai peur que ce vieux machin provoque un court-jus... Sacha, le couteau est inutile, tout va bien, aucun détecteur ne s'est déclenché, j'aurais reçu une alerte sur mon portable."
Je lâche le manche du couteau à éplucher. Elle a raison, ce truc me servirais pas à grand-chose. Je ferais mieux de prendre un Santoku. J'en imposerais bien plus face à une bande de malfaiteurs... 
"Sacha ?"
Je me tourne vers elle. Elle m'assure une nouvelle fois que :
"Tout va bien."
Je me demande ce qui la rend si sûre d'elle. Des détecteurs, un système de surveillance, ça se désactive en deux-deux, avec les connaissances et le matos appropriés. En même temps, si elle a raison, j'aurais l'air con avec ma lame de quinze centimètres face au Père Noël qui jouait sa petite musique au pied du sapin. Et puis un restau, ça ne se braque pas... 
Je pousse les portes, les lumières du sapin clignotent, et là, la salle s'illumine comme par magie. 
"JOYEUX NOËL !!"
Mon coeur s'arrête. 
Jacobeli et sa fille, Iza et son copain, Hugo, Noémie, mais aussi oncle Arsen, Mila et les cousins sont là. Je suis surpris de voir aussi le boss Garnier, Simon, et le doc Cohen, que j'ai quitté tout à l'heure à la prison. Et puis il y a Yann, censé être au boulot. Chloé arrive derrière moi et me prend par le bras pour me souhaiter un joyeux Noël à son tour en me remettant un petit paquet. 
Je suis tellement sur le cul. Je comprends pas trop. C'est une fête qui appartient à tout le monde, je veux dire... c'est pas mon anniversaire ou quoi que ce soit, pourquoi j'ai droit à un cadeau, à tant d'attention ? 
"Ouvre !!" s'exclame ma nièce Caroline en sautillant sur place. 
J'ouvre l'écrin surmonté d'un noeud doré. 
Des clés. 
Ça me rappelle la métaphore du doc, de tout à l'heure.
"Non mais une bagnole, c'est trop, j'ai même pas le permis", je fais pour rigoler. 
Ma nièce fond sur moi, ainsi que Clara Jacobeli. Elles m'aggripent et m'entraînent vers la sortie en m'encourageant. 
"Mais j'ai pas besoin d'une voiture, j'ai un chauffeur particulier..."
On ouvre les portes, on traverse la terrasse abritée et là dans la cour est garé un food-truck noir et argent avec des noeuds brillants aux rétros. Oh putain on dirait celui de papa... Je me demande ce qu'il fait là. Puis je regarde les clés dans ma main. Le lien se fait dans mon esprit. En arrière-plan seulement. Je dois avoir une absence. Oncle Arsen apparaît juste à côté de moi, son bras sur mes épaules. Yann vient aussi à ma hauteur. Mon attention est fixée sur le camion.
"J'ai même pas mis deux milles balles de côté en un an.
– Il est payé, Sacha. 
– Déjà ? Mais comment je vais faire..."
... pour rembourser ! je panique intérieurement. Il y en a au moins pour trente mille !
– C'est un cadeau."
Un cadeau. Il est payé, c'est un cadeau. C'est vraiment celui de papa ? Oui, pas de doute, il a été repeint mais je le reconnais. La plaque, putain, c'est la même... 
"Un cadeau..."
Oncle Arsen me frictionne le haut du dos :
"Yann a mené l'enquête pour le retrouver, et on l'a racheté. Il pourrissait au fond d'un garage. 
– Mais..."
Mais mais mais même d'occaz, ça coûte un bras, merde !
Yann me tend son portable. Je le prends pour voir de quoi il s'agit. C'est une photo de moi et mon père devant le truck, il y a dix ans. Et en dessous ce texte : 

 

Solidarité pour Sacha : aidons-le à racheter le food-truck familial. 
35 894 € récoltés sur 30 000 €


Je fais défiler. 
Je vois des chiffres sous des petits logos... un bonhomme, un fichier et un coeur, qui me disent que des centaines de personnes ont donné, commenté, aimé. 


Cagnotte créée par Chloé Dassin
pour Sacha Arcadian

 

Il y a une description, et les derniers commentaires postés, mais je n'arrive pas à lire. Ça y est, je sens que je vais craquer. Ça faisait longtemps. Quand je relève la tête, je vois qu'ils sont tous là autour de moi, quelques-uns près du truck. Je croise le regard de Chloé et là elle me dit :
"La cagnotte est à mon nom, on s'est dit qu'elle gagnerait en visibilité comme ça, mais l'idée vient de ces deux-là."
Elle pose ses mains sur les épaules d'Arsen et de Yann. Pendant quelques secondes on forme un cercle. 
Mon Dieu Jésus Marie, c'est tellement difficile de rester debout quand une telle vague de bienveillance s'abat sur toi. Je me laisse porter, passe de bras en bras. Peu après le Champagne et le Champomy coulent à flots, les petits fours sont délicieux.

J'apprends qu'avec le surplus de la cagnotte, ils ont remis le camion en état. Chef Dassin en a parlé autour d'elle et sur ses réseaux. Certains de ses clients, des chefs de sa connaissance ont participé et posté des messages. Elle a même créé un compte Insta où elle a regroupé des vidéos, des photos, des "interviews". Sur le damier de la page principale j'aperçois les têtes des collègues, de chef Jacobeli et de sa fille, d'Arsen, de Simon Alden, du boss Garnier...Je les visionnerai à tête reposée, plus tard. Quand le soufflé aura commencé à retomber. Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ? 

Je me retrouve blotti dans les bras d'Arsen, pour qui c'est émouvant aussi de recompter le truck à nouveau dans la famille. Tante Mila s'est assise à une table en terrasse parmi d'autres, malgré le froid. 
Je vois Yann en grande discu avec chef Jacobeli. Il s'occupe pour ainsi dire des visites guidées. Tous les deux, je crois les entendre déjà parler matériel, équipements, menus et emplacements. Clara est au volant, fait semblant de rouler, ma nièce Caro est à côté sur le siège passager en train de déguster un petit four. 
Le boss Garnier s'approche, m'annonce qu'il doit retourner à la prison. D'autres suivent, dont chef Dassin. Chacun s'en va retrouver ses obligations, sa famille, après quelques mots d'au revoir, de gentillesse et encore des "joyeux noël". 
Chef Jacobeli est un des derniers à partir avec sa fille. Ils se sont occupés de laver et ranger la vaisselle avec l'aide de Yann et de Simon qui m'avoue que son mari a lui aussi participé à la cagnotte, ce qui est un peu dingue. J'suis tellement heureux que lui et moi on soit restés amis. Quand on pense à ce qu'on a fait en cachette dans la serre, on considère tous les deux que c'était une erreur. Mais une erreur sans laquelle on serait probablement pas aussi proches aujourd'hui donc bon. 
Oncle Arsen, Mila et les enfants sont les tout derniers à partir. Ils nous attendent chez eux pour le réveillon alors on leur dit à tout à l'heure.

Yann me tend la main sans rien dire. J'accepte. Il m'entraîne vers le truck que j'ai à peine approché jusque là. C'est bien celui que j'ai connu, là où j'ai passé quelques meilleurs moments de ma vie avec mon père. Il est comme neuf. Je caresse des yeux la carosserie, les jantes comme si j'approchais un site sacré. Et c'est totalement ça. 
J'entre dans ma cathédrale et j'admire. Mon dieu est à mes côtés. Je ne crains aucun mal. 
"Ton cadeau te plait ? il me demande.
– Tu sais que j'adore les surprises...
– ... Mais ?
– Pourquoi tu veux qu'il y ait un "mais" ?
– Parce que c'est un cadeau à quarante-mille balles ?" il propose sur un ton interrogatif. 
Comme si c'était une raison parmi une longue liste. 
Je sens bien qu'il lui reste une grosse appréhension. Il doit se demander si mon état de choc est dû à l'émotion face au rêve ultime qui se concrétise sous mes yeux, ou si je me sens pris au piège par ce cadeau empoisonné. Et c'est vrai que ça me fait peur. Tout ce que ça implique, le poids du passé, des responsabilités, le fait que je sois redevable à tant de personnes, un peu obligé de me lancer là-dedans pour ne pas décevoir tous ceux qui ont cru en ce projet, qui croient en moi, c'est angoissant. Mais purée de pomme de terre, c'est énormissime !
"C'est ENCORE un des plus beaux jours de ma vie", je lui dis en fondant sur lui pour l'embrasser. 

Tandis qu'il nous ramène chez nous, au volant du camion, je réalise que j'avais fini par me persuader que mon fameux projet était inatteignable sur tous les plans, à commencer par le plan perso, et que j'allais me planter, mais que mon principal obstacle, c'était le financement de ce camion. Jamais je n'aurais obtenu de prêt bancaire, et j'aurais refusé que quelqu'un se porte garant pour moi. C'était l'échec assuré avant la ligne de départ. L'obstacle effacé, la route s'ouvre devant moi. Je me sens léger. Redevable d'une certaine façon, disons morale, mais beaucoup plus confiant. 

Le camion rentre pile poil dans le garage. 
On verrouille tout et on se retrouve dans le living. Il pose les clés sur le comptoir qui nous sépare de la cuisine :
"Malgré tout, si tu veux l'échanger ou te faire rembourser, je dois avoir le ticket de caisse quelque part..." il me dit en fouillant dans ses poches. 
Je m'approche de lui, tout près, plonge mon regard dans ses yeux verts.
Je déboucle sa ceinture, descends sa braguette. Il me laisse faire en souriant. 
Je lui rends son sourire et lui murmure : "Cherche pas. Je vais trouver."

 


41.


Mila refuse d'acheter un lave-vaisselle. Les études qui affirment que la vaisselle à la main nécessite plus d'eau qu'un programme, aussi économe soit-il, lui sortent par les trous de nez. Un filet d'eau bien chaude, une éponge plate et un savon lui suffisent pour faire le boulot d'une machine, en moins de temps qu'il ne faut pour placer la vaisselle dedans puis l'enlever. Yann, qui l'aide à essuyer les ustensiles à mesure, la rejoint tout à fait sur ce sujet. Il est même allé jusqu'à lui confier qu'il n'utilisait plus aucun produit nocif depuis son agression, et qu'il était devenu incollable sur le bicarbonate, le parcarbonate de soude, le vinaigre et tous ces trucs naturels pour faire son ménage.
Il lui a aussi confié que depuis qu'on vit ensemble, il apprécie que je lui fasse découvrir la diversité de la cuisine végétale. Apprendre à cuisiner autre chose que des pizzas surgelées et des pommes de terre sous toutes leurs formes, surtout en chips, ça l'emballe totalement.

La vaisselle lavée et essuyée, ils nous rejoignent sur le grand canapé du salon. Arsen a préparé le récap en photos et vidéos de l'opération secrète. Le diapo commence par des photos d'archives, dont celle qui a servi à illustrer la page de la cagnotte. Dix ans après, ça me serre encore le coeur de me revoir avec mon père, comme on était investis et passionnés. Je revois le camion sur lequel il venait d'ajouter "et fils". À l'époque, j'avais un statut d'apprenti, et j'attendais impatiemment de pouvoir signer un vrai contrat de travail, d'être son égal, son associé. 
S'affichent ensuite des photos de l'enquête pour retrouver le camion. Yann et Arsen devant un ordi, puis Yann dans une allée de casse, une autre photo où il parle avec un concessionnaire, en lui montrant son portable. Et enfin le food-truck poussiéreux, repeint en noir, remisé au fond d'un garage.
Suit l'épisode de la mise en place de la cagnotte. C'est chef Jacobeli qui a contracté un emprunt pour le racheter, au nom du Bistrot. Je demande ce qu'il en aurait fait si le succès n'avait pas été au rendez-vous. Arsen me répond que le camion aurait servi à faire de la pub ambulante au bistrot, en participant à des foires et autres manifestations, avec des recettes adaptées, tout ça. Apparemment, ils avaient organisé des réunions pour étudier la faisabilité du projet, sa viabilité, sans qu'à aucun moment je me doute de ce qui se tramait derrière mon dos. 
Je me rends compte de tout ce qui a été fait. Jusqu'à l'organisation de la surprise, avec des photos de dernières minutes, où je me revois sidéré, ému, heureux, et surtout très bien entouré. Je suis abreuvé d'anecdotes. Les gamins ont vécu ça comme une aventure. Ils ont participé, y compris financièrement en tapant dans leurs tirelires. Quand je l'apprends, je les enlace l'un après l'autre en les couvrant de gros bisous sur la tête. Ils sont pliés de rire en disant que c'est pas beaucoup, beaucoup moins que les grands, et je sais bien que c'est une goutte d'eau dans un tonneau de pièces, mais je les aime tellement. 
Je finis avachi dans le canapé, les bras de Yann m'encerclent. Mila a sorti un mouchoir, c'est cool, cette solidarité entre âmes sensibles. Même Arsen a les yeux qui brillent en me voyant si touché par tout ça. Par chaque cliché, chaque attention, chaque mot, chacune des personnes impliquées dans ce qui restera j'en suis sûr la période la plus marquante de ma vie. 
Arsen et Yann se mettent à deux pour me rassurer, à la fin du diapo, comme quoi j'ai le temps de réfléchir à ce que je veux faire, avec qui, comment. De toute façon, Dassin et Jacobeli sont là en soutien, je ne suis pas livré à moi-même à partir de là. Il y a cette idée de pub ambulante qui a germé et qui peut se concrétiser, elle pourrait permettre de lancer le business, jusqu'à ce qu'éventuellement je désire voler de mes propres ailes. 

Épuisée, Mila finit par aller se coucher, les enfants aussi, car les cadeaux, chez les Arcadians, c'est le 25 au matin. Yann suit peu après. Il a une grosse journée qui l'attend demain. Avant de le rejoindre dans la chambre d'amis, je reste un peu avec Arsen, qui nous sert chacun un verre :
"Je suis allé voir ta maman, la semaine dernière. 
– Comment elle va ?
– Bien. Elle m'a demandé de tes nouvelles.
– Et de Miki ?
– Non. Il est toujours mort, pour elle. En ce qui te concerne, la situation a évolué. 
– Tu vas pas me dire qu'elle a mis des ronds dans la cagnotte ?
– Non, je te rassure... Il faut quand même que tu saches qu'elle a été positivement surprise par cette histoire. Je lui ai fait lire des commentaires sur la page de la cagnotte, dont celui de Yann..."
Mes épaules s'affaissent. Je me souviens très bien lui avoir demandé de ne pas parler à maman de ma relation avec Yann mais il l'avait fait, et il continuait à le faire. Je ne sais toujours pas ce qui me gêne le plus là-dedans vis-à-vis de maman. Qu'elle sache que je suis en couple avec ma victime ou tout simplement avec un homme. Probablement un savant mélange des deux. 
"Elle a aussi visionné les vidéos du directeur Garnier et de Chloé, entre autres. Elle était émue de constater la bienveillance de tous ces gens à ton égard. Elle s'est souvenue de l'enfant que tu étais. Celui qui l'a défendue sans réfléchir alors qu'elle se faisait insulter dans un parc par trois collégiens. Elle t'a empêché d'aller physiquement à la confrontation. Tu t'en souviens ?"
Je fais oui de la tête. Je m'en souvenais, oui. Si elle ne m'avait pas arrêté et calmé les choses, ils m'auraient démoli. J'avais huit ans. Elle m'avait amené au parc un mercredi après-midi et ces trois abrutis, qui avaient le double de mon âge mais le tiers de mon éducation, l'avaient attaquée gratuitement. Pute. Feignasse. Débile. J'en passe. De colère, alors qu'elle m'entraînait hors du parc, et qu'ils se foutaient de nous, je m'en étais mordu la langue jusqu'au sang.
On en avait parlé un peu plus tard en famille, papa et maman, surtout papa, avait insisté pour que je laisse couler ce genre d'agressions verbales qui n'humiliaient que ceux qui les proféraient. Ils n'étaient pas en colère contre moi, au contraire. C'était pour mon bien. J'avais compris. Quelques jours après c'était oublié. Avec le temps j'avais appris à réfléchir, à doser mes réactions, en gros j'avais muri. 
Je ne pensais pas qu'elle avait gardé cette scène au parc en mémoire. Peut-être que ça lui était revenu quand elle a su comment s'était passé l'agression de Yann dans le détail, comment je m'étais insurgé contre la violence de Séb et la passivité de Miki et de Julia. Moi non, je n'y avais pas repensé, pas jusqu'à aujourd'hui. Mais je me rendais compte que finalement, c'était quelque chose qui me définissait. La défense des personnes injustement attaquées.
"Elle pense que tu ne lui pardonneras jamais d'avoir coupé les ponts.
– Pourquoi tu me dis tout ça ?
– Parce qu'elle en souffre, et malgré ce que tu peux penser : toi aussi. Vous avez tous les deux vos torts, depuis longtemps, mais elle est ta mère, et tu es son fils, vous ne pourrez jamais changer ça. Sacha : personne n'est immortel, tu le sais mieux que personne."
Oh, alors il est en train de me dire que maman pourrait clamser du jour au lendemain comme papa et que si je ne fais rien, je pourrais le regretter ? Et si c'est moi qui y passe le premier ? Elle en aurait tant que ça, des regrets ? 
"Je te rappelle qu'elle m'a reproché la mort de papa. 
– Elle est revenue là-dessus depuis longtemps...
– Sur le reste, aussi ? J'ai jamais compris pourquoi elle tenait tant à la garder, cette barraque. Elle aurait du la vendre et se trouver une location en ville. Mais non. Fallait lui ramener du fric. Elle s'en foutait que je vende de la came comme Miki. J'aurais pu vendre mon cul, elle en aurait rien eu à foutre non plus. T'as raison, c'est ma mère, j'suis son fils : j'espère bien qu'elle regrette de m'avoir tourné le dos !"
Peu surpris par ma réponse, il me regarde d'un air compréhensif. Je respire profondément pour faire redescendre la tension. 
"T'as vraiment l'esprit de Noël."
Ça sonne un peu comme un reproche mais c'est pas le but. Je comprends ce qu'il essaye de faire. Plus que celui de Noël, il a l'esprit de famille. Lui et ma mère s'entendaient plutôt bien, dans mes souvenirs. C'est pour ça qu'il a tenu à rester en contact avec elle. Il est le liant entre nous tous. Rien n'est plus important à ses yeux que la famille, je le sais mieux que personne. 
"Je ne voulais pas gâcher ta journée.
– C'est pas le cas", je le rassure. 
Après un coup d'oeil à l'horloge murale, je lui souris :
"En plus on est déjà demain.
– C'est vrai."
Il finit son verre, je l'imite. Avant qu'on se souhaite une bonne nuit, il tente :
"Tu me promets d'y penser ?
– C'est fait : c'est à elle de faire le premier pas. 
– Tu n'es donc pas complètement fermé à l'idée de renouer avec elle...
– Dis-lui de m'écrire une lettre, je la lirai peut-être. Bonne nuit Arsen.
– Bonne nuit mon grand."

Après un passage dans la salle de bain, je me dessape et me glisse sous la couette. Doucement, je passe le bras de mon homme au-dessus de ma tête et me cale contre lui. Il m'embrasse sur le front et on s'endort presque aussitôt. 

 


42.


L'ambiance est vachement sympa. C'est une sorte de kermesse de village. Yann est terriblement nostalgique, ça lui rappelle quand il était gosse. Il y a des jeux comme à l'époque. Des empilements de conserves à faire tomber avec des balles, une pèche à la ligne avec les lots emballés dans du papier journal, une piste de course en sacs et même un carroussel. Vers le monument aux morts de la première guerre des gens dansent sur une piste en bois. La musique est dans le style valse et musette mais avec des sonorités actuelles. Des guirlandes de fanions, de drapeaux français et d'ampoules multicolores sont tendues entre les arbres et les lampadaires. Quatre food-trucks sont installés sur la place, avec des tables alignées au milieu. Notre camion a son petit succès auprès d'une clientèle à majorité féminine, healthy et puis les séniors. Certains nous complimentent en rapportant leurs contenants, couverts et bouteilles en verre. C'est la première fois qu'on participe à cet événement estival. La municipalité voulait un quatrième camion pour répondre à la demande en quantité, en qualité, mais aussi pour gagner en variété de repas. 
Pendant deux heures, Yann et moi on touche pas terre. L'afflux est super bien géré, cela dit. Ce n'est qu'après, quand la foule se tarit, que je vois l'attention de Yann qui dévie. J'essaye de voir ce qui attire et assombri en même temps son regard. Une fois, deux fois. Et là je le vois. Je comprends.
Assis sur un bout de table, une barquette de frites à portée de main, son téléphone dans l'autre, Miki patiente.
Yann comprend que je l'ai repéré au moment où je marmonne : "Putain, il devait sortir le mois prochain...
– Ils avaient besoin de libérer des places.
– Hein ? 
– La taule est pleine à craquer.
– Parce que t'étais au courant ?"
Il ne me répond pas, du coup j'arrive pas à savoir si c'est qu'une hypothèse ou s'il a été officiellement contacté par l'admin' pénitentiaire. Sûrement un truc entre les deux. Il a démissionné de la police mais a gardé ses contacts. Il sert une femme souriante, une de plus qui vient de craquer pour son charme ténébreux, et prend deux nouvelles commandes. 
Une demi-heure après, ça devient suffisamment gérable pour que je prenne une petite pause. 

"Salut.
– Hey, Sacha."
Je me plante devant mon frère, les mains dans les poches. Assis, il m'observe comme quelqu'un qu'il a connu et qui a beaucoup changé. Faut dire que depuis la dernière fois que je lui ai rendu visite, il y a plus d'un an, j'ai pris un peu de muscle, et le dragon sur mon bras a été retravaillé par un nouveau tatoueur en ville. À part ça, mes cheveux ont poussé : je me suis fait faire des tresses que j'ai noué en chignon. Et je crois pas qu'il remarque la chevalière de papa que je porte à mon pouce gauche vu qu'elle est un peu trop grande pour mes autres doigts mais ce n'est qu'un détail dans l'ensemble, en tout cas pour lui.
"J'ai entendu deux filles glousser sur toi, t'es "hyper stylé", mec.
– Ils t'ont relâché plus tôt que prévu", je remarque.
Ce n'est pas une question, ce qui ne l'empêche pas de me répondre en regardant le truck et Yann à vingt mètres de là :
"Non, je me suis évadé, fallait que je vois ça de mes yeux.
– Quoi, "ça" ?
– Je savais que tu te le tapais mais pas qu'il bossait avec toi." 
Il secoue très légèrement la tête d'un air déçu. Limite écoeuré. Pris entre l'impatience et un profond dépit, je soupire :
"Tu veux quoi."
J'suis sûr qu'il va me demander du fric.
"Je me demande ce que papa dirait...
– Comme si t'en avais déjà eu quelque chose à foutre, de son avis."
Il reporte toute son attention sur moi. Lui aussi a changé. Il n'est ni plus gros ni plus maigre mais plus sec qu'avant. Il s'est fait tatouer des lettres grossières sur les doigts, des symboles sur les mains, sûrement d'autres trucs sur le reste du corps. Un morceau de texte gothique dépasse du col de son t-shirt, monte jusqu'à son oreille droite. Sa peau s'est éclaircie, ce qui contraste méchamment avec ses cheveux, ses sourcils, sa barbichette brunes... et ses yeux noirs.
Il se lève sans geste brusque, se plante à son tour face à moi.
"J'étais son préféré, jusqu'à ce que tu débarques." 
C'est pas vrai qu'il me fait le coup du grand frère jaloux ? Maintenant ? Ça me fait rire une demi-seconde. Quand je pense que j'ai essayé de ressouder le lien qui nous unissait, tous les deux. Mais quel lien, au juste ? Sa froideur le matin où papa est mort me revient en mémoire. Ce n'était pas qu'une façade pour cacher sa peine. Il n'a jamais eu à faire son deuil. Il n'a probablement pas souffert non plus d'être complètement renié par maman. Et moi, il n'a jamais pu m'encadrer, depuis le jour où "j'ai débarqué". Il n'a jamais fait partie de la famille. Sa famille de sang. 
"Tu comptes faire quoi de ta vie, maintenant ?" je lui demande sans (trop) y mettre de rancoeur.
Il hausse les épaules, regarde autour de lui. Je lui suis reconnaissant de ne pas faire un spectacle de nos retrouvailles, que j'espère éphémères. 
"Je descends à Lyon.
– Pour faire quoi ?
– Je me suis fais des potes en taule. Dont un qui m'a filé un plan pour un job, dans la boîte de son cousin. Une fabrique de petit mobilier, et si tu veux tout savoir, il monte une petite usine pour se lancer dans le mobilier de jardin. C'est un ancien taulard, il craint pas d'embaucher des types comme moi. Comme nous", il ajoute plus bas. 
Je ne lui en veux pas. Il a raison. Il y a vraiment de tout, en prison. Des racailles qui en entraînent d'autres, des idiots qui se laissent entraîner par plus idiots qu'eux...
"J'aurais besoin de fric."
Un peu blasé, je peux pas m'empêcher de sourire. Il m'explique qu'il en a besoin pour se payer un billet de train et une piaule à Lyon, le temps de toucher ses premiers salaires. Il précise :
"Oncle Arsen m'a récupéré des affaires à la maison, et il m'a prêté cinq cent balles pour me payer l'hôtel en attendant que je me barre mais ça fond vachement vite..."
Je tourne les talons, me dirige vers le truck. 
Yann m'observe du coin de l'oeil sans rien dire, quand je pioche dans mon porte-feuille (pas un seul centime dans la caisse) et que je mets les billets dans un carton de wrap. Je passe une main sur son dos, à l'abri du regard des clients qu'il est en train de servir, avant de rejoindre à nouveau mon frère. 
"Je peux pas faire mieux."
Il me remercie en remisant les billets dans sa sacoche.
"Je te rembourserai dès que possible."
Loin de moi l'idée de le détourner de cette promesse. Il ne m'a jamais fait de cadeau, je ne lui dois rien. Si ce n'est...
"Je t'ai jamais remercié.
– De quoi ?
– Sans toi, j'aurais jamais rencontré Yann."
Il reste un moment figé dans le marbre. Que je sois homo lui retourne l'estomac. Que je sois en couple avec un (ancien) flic encore plus. Mais moi ça me rend heureux. C'est ma vie maintenant, et j'en changerai pour rien au monde. Il le sait, donc il ne prend pas ça pour une dernière provoc' mais pour ce que c'est vraiment : la vérité. J'ai trouvé le bonheur par des chemins détournés, très compliqués, mais si c'était à refaire, je recommencerais sans hésiter. 
Il hoche la tête pensivement, finit par me tendre la main. Je la lui serre. Puis il s'en va sans oublier sa barquette de frites froides.

 


43.


Le vendredi suivant, comme tous les vendredis, c'est le marché d'été, avec ses artisans et producteurs locaux. La municipalité nous a autorisé à nous installer sur la place avec un certain enthousiasme au début de la saison. Chef Jacobeli a sa petite notoriété dans la région, et il était venu avec moi pour mon rendez-vous à la mairie. On avait présenté tous les papiers nécessaires, et notre projet de cuisiner des salades et sandwichs directement avec les produits du marché, avec l'accord de plusieurs producteurs, déjà. 
Ça marche super bien. J'adore arriver tôt, m'installer, puis parcourir les étals pour acheter des fruits, des légumes, des oeufs, du pain et du fromage pour les éplucher, les émincer, les faire mariner, sauter, et tout ce qu'on veut pour qu'ils soient prêts à être incorporer dans des salades, des tartelettes, des sandwichs ou des wraps. Vu que je fais de la pub aux producteurs, avec des dégustations, ils me font des prix, voire des dons. Je fais aussi des plats préparés que certains vendaient sur leurs propres étals. Yann s'occupe de la clientèle, il prend les commandes, encaisse, et fait le commis quand il a une minute. Au-delà, il s'occupe des démarches pour les emplacements, nos participations à des événements, tout ça. Pour ce qui est du camion en lui-même, les réparations, l'entretien, on commence à gérer tous les deux. 
Parce que je l'ai pas dit, mais c'est officiel, maintenant. On est associés. C'est NOTRE business. Depuis sa démission de la police, il fait des heures dans une agence de sécurité privée, en parallèle, pour nous garantir un revenu stable, mais quand quelqu'un lui demande ce qu'il fait dans la vie, il répond cuistot en premier. Fin bref, les papiers sont signés. Je lui ai dis l'autre jour que c'est un peu comme si on était fiancés, maintenant. Il m'a regardé d'un air bizarre, il a pioché dans un des bacs de garniture et là il a mis un genou à terre et m'a enfilé un rond d'oignon rouge à l'annulaire et m'a demandé si je voulais être son mari. Ça va qu'on était à la maison.
Je lui ai demandé "pour de vrai ?"
Il m'a répondu "pourquoi pas ?"
Forcément, j'ai accepté. 
On n'a pas encore décidé du jour ni de rien d'autre. Il est d'avis de faire ça vite fait dans une petite salle communale avec nos témoins et quelques proches, et d'organiser une bouffe avec tout le monde, ensuite. Plutôt qu'une cérémonie tapageuse dans des costards roses à paillettes, avec les confettis, le DJ, la pièce montée et tout le bordel. Il a toujours détesté les mariages, comme il déteste les enterrements, et aussi les déménagements, surtout ceux des autres. Je suis du même avis. J'ai seulement négocié pour qu'il fasse un petit effort quand même le jour J, en mettant un joli costard. Un vert assorti à ses yeux, sans paillettes. Il n'a pas marchandé davantage. 

Pour en revenir au marché, je dois avouer que ça n'a pas baigné tout de suite dans l'huile avec TOUS les producteurs, étant donné mon look de viking croisé yakuza et mon pedigree d'ex-détenu. J'ai joué franc jeu depuis le début pour éviter les ragots et les montages en épingle. Ça n'empêche pas quelques messes basses et des jugements à l'emporte-pièce, par-ci par-là. S'il y a quoi que ce soit de vraiment dérangeant qui me vient aux oreilles, je vais voir la ou les personnes concernées pour en discuter gentiement. C'est arrivé que deux fois. Et une fois avec Yann qui a pris l'initiative, vu qu'il était visé plus particulièrement. 
Dans l'ensemble tout va bien maintenant. 
Ils ont compris que moi et Yann on n'est pas là pour s'afficher ou revendiquer des idées, juste pour cuisiner. Faire notre boulot. Comme eux. Ils ont compris qu'on est des vrais gentils, des bosseurs, des types qu'il faut pas trop emmerder non plus. Comme eux.  

Les étals repliés, quelques camions ont déjà plié les gaules. Il reste un stand de bouffe chinoise qui brade ses dernières barquettes. Et Virginie, la vendeuse de pelote de laine locale qui discute avec une paire de clientes. On dirait qu'elles vont organiser un salon de tricot qui va durer tout le weekend tellement elles sont passionnées. 
On en termine aussi avec Yann, quand chef Jacobeli pointe son nez. 
"Sacha, Yann : j'aimerais vous présenter deux personnes."
Je lève les yeux des bacs que je suis en train d'essuyer, je vois pas l'ombre d'un pélot avec lui. Il ajoute :
"Je ne vais pas avoir particulièrement besoin de vous les présenter, enfin surtout à toi, Sacha. Vous venez ?"
Je croise le regard de mon futur mari, qui n'a pas l'air d'en savoir plus que moi, pour une fois. On descend du camion et chef Jacobeli est là avec ses deux guets mystères. 

Je fais demi-tour quand je réalise. Je sais pas trop pourquoi. Avec le recul, je dirais le trop-plein d'émotions. Trop-plein de surprises. Trop-plein d'honneurs. Le choc.
Je vais m'assoir sur un des bancs de la place et je reste là un moment, complètement déboussolé, à regarder dans le vide. Mon cerveau s'est éteint. Je me souviens même pas avoir ressenti ça le jour où je suis rentré à la maison et que Miki m'a annoncé la mort de papa. 

Quelqu'un s'assoit à côté de moi. Je m'attends à ce que ce soit Julien Jacobeli mais non. C'est la chef Aurélie Lafarge. Finaliste de la saison 2 de "Chef, Oui Chef !" elle était devenue quelques années plus tard un des jurés de l'émission aux côtés des chefs Matthis et Perrault. Emblématiques tous les trois. Quelle claque ! Dire qu'elle était là, juste à côté de moi, sur ce banc, sur la place de MON village, à deux pas de MON truck, pendant que le chef Matthis était là-bas, juste à côté de MON homme, à discuter tranquillement. 
Plus que la chef Dassin, avec qui j'avais sympathisé rapidement, eux, je sais pas, ils me font l'effet d'appartenir à un autre monde. Pas seulement celui de la télé, mais de la Grande Cuisine. Celui du Patrimoine National. Tout ça avec des grandes majuscules. 
"Julien nous a dit que ce serait probablement un choc, pour toi."
Je baisse la tête. J'arrive même pas à la regarder en face. La honte. Ça se fait tellement pas de se détourner alors que j'aurais dû plutôt sourire et leur serrer la main, leur dire que je les admirais, waouh, quel honneur ! 
J'ai un frisson qui m'électrise jusqu'au bout des doigts de pieds, quand elle pose sa main entre mes épaules. 
"Il est magnifique, ce camion.
– J'suis désolé, j'articule enfin.
– Oh, ne le sois pas. C'est nous qui devrions l'être, pour notre débarquement à l'improviste."
Je tourne la tête, elle est exactement comme à la télé. Bien sûr, qu'elle est exactement comme à la télé. Même visage, même cheveux, même voix et tout. Puisque c'est vraiment elle. 
– Mais quand même."
Elle me sourit et me frotte le dos. 
"Tout va bien, Sacha. Tu me le fais visiter ?"

À notre descente du camion, cinq minutes plus tard, je sens que je me suis pas trop mal ressaisi grâce à elle, assez pour aller affronter le chef Matthis. Elle est cool. Dans un autre style que la juge Barreau, je me dis comme ça. Dans le sens où elle s'habille hyper classique, sans couleurs criardes, mais qu'elle met aussi vachement à l'aise. Elle me dit qu'elle et chef Matthis ont goûté un peu de tout, en envoyant un assistant de la onzième chaîne qui les accompagnait acheter mes plats au camion et sur les divers étals pour ne pas éveiller les soupçons. Ils ont aussi observé notre façon de bosser, à Yann et moi, sans se mêler à la foule de peur d'être découverts. Elle me fait marrer parce qu'elle s'est crue dans un jeu d'espionnage et qu'elle en a saoulé Matthis. 
"Tes sauces maison et tes assaissonements sont extras. Et il paraît que c'est Yann qui prépare les wraps ?
– Oui, on a amélioré une recette qu'on a trouvé sur un bouquin ou sur internet, je sais plus. Il gère. En ce moment, il travaille sur une pâte à crêpes végane. 
– Ah, intéressant !"
On rejoint le petit groupe formé par Jacobeli, Matthis et mon homme. Le grand chef de la télé me tend la main à mon arrivée avec un grand sourire. Ce qu'il a comme charisme, comme prestance. Moi il m'impressionne déjà juste avec sa taille et sa carrure, et sa voix qui raisonne entre mes tympans :
"Bonjour, Sacha. Ravi de faire ta connaissance.
– Bonjour, chef Matthis. C'est un honneur. Désolé pour... vous savez.
– Ça arrive tout le temps. Tu sais qu'Aurélie s'est pâmée la première fois qu'elle m'a vu ?
– Ça lui plaît, de se la raconter, me glisse la chef avant de balancer pour que ce soit bien clair pour tout le monde : J'ai trébuché, d'accord ?"
Ils sont vraiment comme à la télé.

"Sacha, viens marcher un peu avec moi", me dit le chef Matthis après cinq minutes à plaisanter et à parler dégustation en douce et mission d'espionnage.
On avance côte à côte sur la place, à un kilomètre à l'heure. 
"Tu sais que j'ai connu tes parents, quand ils bossais dans un de mes restaurants. 
– Oui.
– Je me souviens bien de ton père. Cet homme avait de grandes qualités, et je ne parle pas seulement de ses talents de cuisinier."
Il me raconte comment il était. Les souvenirs qu'il a de lui, quelques anecdotes. Je bois ses paroles. Papa m'a parlé de ses années auprès de ce grand chef, mais là c'est un point de vue différent. Et j'apprends deux trois trucs inédits. C'est pas grand-chose en soi, pour moi c'est une fenêtre ouverte sur mon histoire familiale.
À un moment, Matthis me demande si Aurélie m'a dit pourquoi ils ont fait le déplacement ici aujourd'hui. Si j'ai une idée. Plutôt que de tenter une explication au hasard, je réponds que non. 
"La chaîne prépare une nouvelle version de l'émission "Le meilleur food-truck de l'année", il m'explique.  
Je fais juste "Ah ouais ?"
En me rappelant que j'étais tombé sur un épisode, un jour, en zappant par hasard. Je me souviens le coup de poignard que ça m'avait planté en plein coeur. Papa était mort depuis pas longtemps. C'était quand je comatais sur le canap' à la maison, avec maman qui m'emmerdais pour que j'aille bosser, plutôt que d'essayer vainement  de décrocher mon bac. C'est tout ce que j'ai vu de l'émission. Même pas une minute. Juste le temps de comprendre le concept. J'aurais pu regardé les replays mais j'ai jamais pris le temps. C'est marrant parce que Yann, lui, il les a regardés et il m'en parle de temps en temps, comme moi je peux lui parler de mes souvenirs de "Chef, Oui Chef !" C'est un peu comme qui dirait nos bases d'inspiration. 
"On ne jugera pas seulement la qualité de la cuisine, son originalité, mais aussi la démarche, derrière, continue Matthis. Par exemple, le fait de bosser au coeur d'un marché, en collab avec les producteurs locaux, selon les arrivages, c'est vraiment un truc en plus. Avec aussi cette volonté de proposer des versions végétales..."
J'aperçois mon homme plus loin, en grande discu avec les chefs Jacobeli et Lafarge. J'essaye de lui piquer un peu de sa décontraction par télépathie. Et là il me regarde. On se sourit à distance. Je l'aime tellement. C'est tellement dingue ce qui m'arrive depuis quelques mois. Ce qui nous arrive à tous les deux encore aujourd'hui. 
"Vous êtes présélectionnés pour la prochaine saison. Ça ne vous engage à rien. On vous laisse réfléchir. Tout ce que vous aurez à faire, c'est être vous même, travailler comme vous le faites d'habitude. Vous aurez seulement à répondre à quelques questions, à expliquer vos recettes à la caméra, à destination des télespectateurs, à donner vos impressions après le coup de feu, pour agrémenter le montage, enfin tu sais à peu près comment fonctionne un tournage."
J'avais une idée, oui, grâce aux images des coulisses de "Chef, Oui Chef !" diffusées dans les épisodes, l'after et les réseaux sociaux. 
"Yann est partant", il me fait savoir en s'arrêtant. 
Je m'arrête aussi. sidéré. Lui qui se laisse difficilement prendre en photo, mon Yann accepte de participer à une émission où il devra être suivi par des caméras et des micros ?
"Et toi, qu'est-ce que tu en dit ?"
Là, je regarde mon idole dans les yeux. Je lui adresse mon sourire le plus benêt de ma panoplie. Faudrait que je sois complètement barj' pour refuser. Est-ce que c'est réel ? Un mélange d'émotions fortes m'arrive en pleine poire. J'articule un truc. Il me sourit et m'entoure les épaules avec son bras. Il a compris que je suis pas si barj' que je peux en avoir l'air. On rejoint les autres. Je sais plus où me mettre. J'assiste à la fin de cette réunion improvisée depuis mon nuage. 
Et puis ils s'en vont. Je me retrouve avec Yann qui envoie un dernier signe d'au revoir à la voiture qui s'éloigne dans la rue, avant de se retourner vers moi. Joyeux, on éclate tous les deux de rire et on se sert dans nos bras très fort.
C'est l'aventure qui continue.
Si seulement papa pouvait me voir.

 

fin

 

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© Valérie Macraigne